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  CHAPELLE-LEZ-HERLAIMONT
> La commune de CHAPELLE-LEZ-HERLAIMONT

Monsieur Patrick MORIAU

 
 
 



Patrick MORIAU est né le 11 mars 1951 à Charleroi.
Licencié en journalisme et communication sociale de l’ULB, ce passionné de communications a d’abord été enseignant de morale, de philosophie et d’actualité à la Samaritaine de Charleroi jusqu’en 1982.

Son parcours politique est un peu le fait du hasard. Conseiller Communal en 1983, puis Echevin des Affaires sociales, de l’environnement et de la Jeunesse à partir de 1989, il est par ailleurs chargé de la communication auprès du Ministre des affaires sociales, Philippe Busquin, dès 1988.

En 1992, lorsque Philippe Busquin devient le président du Parti socialiste, Patrick Moriau démissionne de son poste d’Echevin afin de se consacrer entièrement à son nouveau poste de Secrétaire Général du PS. Depuis janvier 1995, il devient le Bourgmestre de Chapelle et, en juin de la même année, est élu député avec plus de 20.000 voix de préférence.

Actuellement, Patrick Moriau est également Président de la Fédération socialiste de Charleroi et Vice-Président de la Commission des relations internationales auprès de la Chambre des Représentants

Monsieur Patrick MORIAUOpladis : Monsieur le bourgmestre, Chapelle-lez-Herlaimont, c’est une commune de 15.000 habitants environ, entre Charleroi et La Louvière.
Oui, c’est le no man’s land, comme on dit. C’est assez curieux, parce que Chapelle est une ancienne terre franche. On voit des écrits à partir de 1066, comme pour toutes les communes de Belgique, à peu près ; c’est la charte des communes. Ce qui est assez d’étonnant, c’est que son nom vient de Herlaimont : il y avait une abbaye gérée à l’époque par Jean d’Herlaimont. Il y avait aussi une chapelle, d’où la dénomination Chapelle-lez-Herlaimont.
Chapelle n’a jamais appartenu ni à la principauté de Liège, ni au Comté d’Artois. Cela a toujours été, au cours de l’histoire, une terre franche. C’est ce qui fait dire aux gens que nous avons un caractère un peu franc, fraudeur, assez indépendant, bref, que nous avons une « grande gueule ». Je ne tire pas mon portait, mais il paraît que je représente très bien l’esprit de Chapelle-lez-Herlaimont!
Même pendant la seconde guerre mondiale, l’Occupant et ses collaborateurs rexistes avaient organisé le grand Charleroi, le grand La Louvière, mais Chapelle était encore tout seul. Et regardez bien, quand vous prenez l’autoroute de Liège vers Mons, vous avez la Région du Centre qui commence à Manage et, quand vous venez dans le sens inverse, de Mons vers Liège, vous avez le pays de Charleroi à partir de Courcelles. Eh bien, nous sommes encore ailleurs… Nous ne sommes repris nulle part, et ça se traduit dans plein de choses de la vie quotidienne.

Chapelle-lez-HerlaimontPar exemple, nous sommes pour la zone de développement économique sur l’IDA, c’est-à-dire Mons – La Louvière, mais, pour ce qui concerne la télédistribution, c’est Charleroi, Brutélé. Vous avez le 064, région du centre, au niveau du téléphone pour une partie de la commune et le 071 (préfixe de Charleroi) pour une autre partie. Même chose au niveau des journaux : pour Vers l’Avenir nous avons l’édition de Charleroi, pour la Nouvelle Gazette, l’édition du Centre.
Donc, nous sommes un peu les « bâtards » entre deux grands arrondissements de notre région et c’est pour cela que nous sommes des gens qui voyons un peu plus large que notre loco-local et que nous participons simultanément aux communautés urbaines de Charleroi et du Centre...

Opladis : Très bien ! Chapelle-lez-Herlaimont est une ville qui, voici quelques années, connaissait une période assez noire. 40 % de chômeurs notamment et une criminalité galopante.
Nous étions la deuxième plus pauvre commune de Wallonie, après Farciennes. Maintenant, nous nous situons dans la moyenne alors que, voici 8 ans, nous frôlions les 40 % de chômeurs. Nous avions un taux de minimexés insoutenable ; on approchait les 250 quand la moyenne régionale était, à l’époque, de l’ordre de 200. Nous avions le taux de délinquance le plus important : 115 délits pour 1.000 habitants par mois, si bien qu’on nous appelait « le petit Chicago ». C’était bien connu !

Opladis : Et les choses ont changé !
Oui, et nous en sommes fiers ! Grâce à l’action menée depuis 8 ans, je peux dire aujourd’hui que nous sommes à 12 % de chômeurs, soit en dessous de la moyenne régionale. Au niveau des minimexés, je ne sais même plus faire un article 60. Nous sommes avec une quarantaine de minimexés seulement, parmi lesquels des étudiants dont les parents ont des difficultés à payer les études, puis des toxicomanes et des alcooliques, soit un noyau dur pour lequel c’est plus un problème de thérapeutique, que nous essayons de prendre en charge, bien sûr. Et effectivement, incidemment la délinquance a chuté. Nous sommes actuellement à 4,5 délits pour 1000 habitants par mois, ce qui fait que nous sommes la commune la plus sûre du Hainaut. Donc, on voit qu’il y a un effet malgré tout lié à la situation.
Je ne dirais pas que c’est la crise qui fait ça, mais c’est un ensemble ! C’est pour cela, qu’il y a huit ans, dès le départ, notre but -et c’est toujours notre but- était de restaurer la cohésion sociale en agissant sur le social bien sûr, avec toutes les spécificités en fonction des catégories d’âge. En fonction des catégories sociales aussi, des personnes, mais aussi en jouant sur l’économie.
Nous avons créé deux zonings, un zoning de services, un autre de spécificité plus industrielle, qui sont maintenant complets. Nous avons fait cela tout seuls, comme des grands, sans passer par les intercommunales, et nous avons encore bien des projets pour le moment, car, manifestement, je réfute cette idée qu’on ne peut plus venir investir en Wallonie. A la limite, je dois vous dire que je refuse certains investisseurs parce que la main d’œuvre qui existe chez nous est essentiellement une main d’œuvre non qualifiée. Quand quelqu’un vient me trouver en me disant « je vais créer un pôle de nouvelles technologies », je préfère l’envoyer sur l’aéroport de Charleroi. En effet, une telle proposition a beau être intéressante en terme d’image, pour nous, cela n’a pas beaucoup de valeur ajoutée en terme d’emploi. Mais c’est cela la politique que nous avons menée depuis un bout de temps et que nous continuerons.

Opladis : Vous êtes également une des communes qui a un des plus forts taux d’habitations sociales, environ 30 %. On est, certes, loin des chiffres de certaines grandes métropoles françaises, mais c’est quand même, pour la Belgique, quelque chose d’impressionnant.
En terme d’équilibre, nous avons deux spécificités à Chapelle. Tout d’abord, nous avons 30 % de population étrangère qui conserve sa nationalité d’origine, même s’il s’agit essentiellement d’Italiens. Ajoutez-y les mariages mixtes, les naturalisations… Chapelle est ainsi une ville de mixité assez étonnante et qui fonctionne bien, sans aucun problème. Je peux vous dire que le terme « intégration » chez nous est un mot qu’on n’aime pas. On vit ensemble, on accepte l’autre : il y a côte à côte une culture italienne et une culture wallonne et des échanges. Parfois, on m’appelle le philosophe de l’osso bucco parce qu’un jour, parlant de l’enrichissement réciproque des cultures, j’avais déclaré: « Les frites, c’est bon ! L’osso bucco, c’est bon ! Vous les mettez ensemble, c’est encore meilleur ! » Donc, cela pour la première spécificité.
Deuxième spécificité : nous avons plus d’un tiers des logements qui sont des habitations sociales. Tout cela pose évidemment un sérieux problème parce qu’en période de crise, comme nous le vivions, et avec le manque d’emploi que nous avions à l’époque, nous ne retrouvions, dans nos habitations sociales, par définition, que des infra-salariés ; chômeurs, minimexés, personnes âgées, pensionnés, etc.
Avec la sociographie de Chapelle que je viens de vous décrire brièvement, nous sommes à 30 % en dessous des revenus fiscaux, au niveau des cadastres, puisqu’il y a une exonération pour les habitations sociales, mais aussi en matière d’impôt des personnes physiques. Cela veut dire que ce n’est pas évident pour une commune comme la nôtre, avec des moyens financiers limités, de gérer et d’investir. On voudrait bien faire beaucoup plus, mais, malheureusement, la politique que nous menons nous pénalise : l’effet pervers de notre action sociale, c’est que nous n’avons plus assez de minimexés pour pouvoir bénéficier du fonds de pauvreté du fonds des communes. Démonstration que nous sommes dans un système qu’il faudra revoir ! C’est sur un autre plan, mais je le dis en passant : il faut revoir le système du fonds des communes parce qu’à la limite, si j’étais resté avec 250 minimexés, cela me ferait 375.000 € (15 millions BEF) qui reviendraient chaque année en plus dans les caisses communales. C’est absurde comme système !
Ces disponibilités financières réduites nous ont obligés à être très créatifs dans ce que nous entreprenons. Donc, cette créativité nous a amenés à imaginer des tas de projets. Nous avons bien inventorié, bien ciblé en fonction des catégories d’âges, en fonction des catégories sociales. Qu’est-ce à dire ? Prenons un exemple. Nous avons constaté que le taux d’échec scolaire était très important. Eh bien, nous avons mis en place, ici, à Chapelle, Echec à l’échec. Cela veut dire que les enfants qui ont un échec au mois de juin, nous les reprenons en main à partir du quinze août. Nous avons des enseignants, généralement des jeunes qui sortent des études, qui, pendant quinze jours, donnent cours : c’est aussi pour eux un apprentissage. Vous voyez, à chaque fois, nous essayons de donner une valeur ajoutée : ils n’ont jamais enseigné et c’est pour la première fois qu’ils enseignent ! Je peux vous dire que nous avons un taux de réussite en septembre allant jusqu’à 95 %. Donc, c’est un triple bénéfice : pour la collectivité, parce qu’un an perdu coûte cher, pour le gosse bien évidemment, mais aussi bénéfice pour le jeune enseignant qui a pu déjà commencer à enseigner. Voilà un premier ciblage !
On a créé une maison de jeunes pour éviter ces rassemblements en rue, où viennent les marchands de mort pour écouler la drogue ou recruter des volontaires à dix mille francs (250€) pour, le week-end, voler une voiture et aller faire le plein à Maastricht de tous les produits, Extasie et autres. Tout cela est bien connu dans la région. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que les sociétés d’assurance veulent augmenter les primes d’assurances pour les voitures volées à Charleroi et dans le Centre, plutôt qu’à Liège, alors qu’on a les mêmes sociologies. A Liège, si on veut aller chercher de la drogue à Maastricht, on peut y aller à bicyclette sans problème ! Donc, vous voyez, on va essayer de rencontrer ces problèmes.
Par rapport à cette frange de la population qui était inactive, qui était au chômage, on a créé la maison de solidarité. La maison de solidarité, c’est quoi ? C’est essayer de répondre à des besoins que la société aujourd’hui ne rencontre plus. L’idée m’est venue tout bêtement, en voyant ces vieux lavoirs qui existaient jadis, où les femmes venaient laver leur linge. Bien que femmes au foyer, elles sortaient ainsi de chez elles et elles parlaient. C’était un lieu de communication extraordinaire pour des femmes qui avaient une vie beaucoup plus dure qu’aujourd’hui. Je me suis dit : pourquoi ne pas recréer cela ? Parce ceux qui sont au minimex sont, malheureusement, le plus souvent des femmes ! Nous vivons une ère de familles éclatées, de femmes seules avec des enfants ! Et quand on est déjà au minimex, on n’ose plus sortir. On est dans une société ou la valeur est la valeur travail, la valeur de reconnaissance. On a acheté 4-5 machines et on a créé un lavoir, avec des formations notamment : cela nous a permis de remettre des personnes au travail, permis de refaire des articles 60. Cela a fonctionné à un tel point que, pour le 20ième anniversaire des CPAS, la seule visite que le roi Albert II a faite en Wallonie, c’est ici, à Chapelle. Il est venu voir notre maison de la solidarité, qui est un exemple et peut servir partout. J’ai donné des conférences là-dessus, enfin sur un thème plus global. Le thème, c’est la commune en tant qu’outil de développement économique et social : j’ai été faire cela dans les Balkans, à Abidjan, au Maroc, enfin un peu partout. Parce que cela commence à se savoir : on a compris que c’est un modèle qui peut être adapté quel que soit le lieu. Cela est vraiment intéressant.
Troisième élément maintenant, par rapport au problème de vieillissement de la population. Voici déjà quelques années que je me bats pour dénoncer que la seule réponse que nous ayons actuellement, par rapport au vieillissement de la population, c’est la maison de repos. Aujourd’hui, je vis chez moi, demain je rentre en maison de repos, je deviens en quelque sorte un « malade » : le kiné, le médecin, l’infirmière doivent passer tous les jours. Ce n’est pas par hasard que les normes sont des normes médicales pour les maisons de repos. Tout cela a un coût pour la population et la collectivité.

Opladis : Et vous proposez une solution tout à fait intermédiaire ?
Une solution tout à fait alternative qui est une solution de cohésion sociale. Je propose, dans les différents quartiers, en évitant surtout de ne pas créer de ghettos, de créer des habitations collectives qui soient gérées par la collectivité, c’est-à-dire par la commune. Nous, on va le faire avec un pôle société d’habitations sociales, CPAS et commune. Et de dire aux seniors : »Voilà votre loyer aujourd’hui dans votre maison d’habitation sociale ou votre appartement est de 125 €. Eh bien, demain, vous pourrez payer 250 € en fonction des services que l’on vous rend, ou même 500 €. En échange de quoi, vous aurez, en plus de votre logement, la télésurveillance, les repas à domicile, la prise en charge par un véhicule avec chauffeur quand vous devez vous déplacer pour des achats ou aller chez le médecin, etc.
C’est bien d’aménager un parc à conteneurs, c’est magnifique, je suis cent fois pour, mais la personne âgée qui ne sait pas aller y porter ses déchets, qu’est-ce qu’elle fait? Il n’y a pas de réponse à nouveau. Donc, il y a un camion qui passe et qui vous aide à vous en débarrasser. Sinon vous allez devoir mettre cela dans des sacs payants. De nouveau, la personne âgée va payer un prix dingue.
C’est comme ça pour tous les petits trucs de la vie quotidienne : dans notre projet de proximité on pourra les prendre en compte. Je peux vous dire qu’aujourd’hui cette expérience est vraiment unique. C’est une expérience pilote de la région wallonne et nous avons reçu un subside d’un million d’€uros et nous comptons bien la poursuivre et je suis convaincu que tout le monde est gagnant : la personne âgée parce qu’on rencontre son problème, mais la collectivité aussi. Il ne faut pas oublier que comme nous avons de plus en plus de familles éclatées, la moyenne des pensions tourne autour de 28 à 30000 anciens BEF, mais pour rentrer en maison de repos, c’est 35-40000 BEF minimum : le différentiel, c’est souvent le CPAS qui doit le mettre… Dans le système imaginé, nous optimalisons aussi les services qui existent déjà. Je viens de vous dire : service taxi et repas à domicile existent. Les repas sont préparés à la maison de solidarité. Nous avons créé maintenant un petit restaurant social, on va chercher les personnes âgées avec un minibus, elles viennent là sur le temps de midi. On est déjà obligé de programmer 3 services. Donc, les gens sont un peu frustrés, parce qu’ils se plaisent bien, c’est un lieu de communication, c’est un endroit où, de temps en temps, on organise un petit spectacle. Malheureusement, quand vous devez faire 3 services, il n’y a vraiment que ceux qui sont au 3ième qui peuvent un peu traîner, ce qui crée des frustrations, des jalousies. Donc vous voyez qu’il y a vraiment un besoin qu’on peut rencontrer ; C’est ce que j’appelle la politique de proximité, à l’écoute de gens et en essayant de prendre conscience de leurs problèmes et d’essayer de les résoudre.

Opladis : J’entends que votre politique des seniors, c’est autre chose qu’une piste de pétanque.
Non, on organise aussi des voyages, des spectacles, deux spectacles par an programmés par la commune ; il y a des dîners aussi… Et puis, eux-mêmes se prennent beaucoup en charge : il y a les associations de seniors, il y a tous les groupements de pensionnés. Par delà l’étiquette politique, je peux vous dire qu’ils se rassemblent tous. Par exemple, au dîner de Sainte-Barbe des pensionnés socialistes, il y a autant de pensionnés chrétiens que de pensionnés du parti libéral. Enfin, chez nous, ce sont des clivages qui manifestement au niveau de la vie communale n’existent plus. On n’a plus ce qu’on a connu dans le temps où on n’allait pas à la Maison du Peuple quand on était pensionné libéral, c’est fini, cela. Je peux vous dire que j’essaie d’être présent à ce qu’ils organisent, mais il y a tellement de choses qu’il faut d’abord avoir le temps, mais aussi une bonne santé. Il y a beaucoup de choses qui se passent au niveau du troisième âge.
Ce que nous voudrions instituer aussi, c’est une fête des Seniors. Nous avons essayé l’an dernier à la même date que la fête des mères. Nous n’avons pas connu le succès escompté, mais nous allons réitérer l’expérience à une autre date. Ce genre d’initiatives en direction des seniors, c’est essentiel. Et ce n’est en rien du paternalisme, mais de la gestion de cohésion sociale !
Un constat de longue date m’a toujours interpellé : sur la place de Chapelle, où se trouvent des bureaux de police ouverts 24h/24, une place où il n’y a jamais eu la moindre agression, mais où des jeunes se réunissent volontiers, les personnes âgées ont peur. Elles ont peur pourquoi ? Parce que les jeunes qui sont là les effrayent : à juste titre ou non, je ne critique pas, je ne porte pas de jugement de valeur. S’ils pouvaient se connaître, je suis sûr qu’il n’y aurait plus aucun problème. C’est ce que nous essayons de faire. Qu’ils se rencontrent ! Et les jeunes, parce qu’il voient des personnes âgées, sont parfois agressifs, mettent la musique trop fort, etc.… C’est une notion de respect à inculquer. La cohésion sociale, c’est ça, c’est d’abord le respect entre toutes les personnes d’une même communauté en ayant une vue sur l’extérieur. Cette cohésion sociale que l’on prône entre des populations d’origines diverses -Belges, Italiens et autres- ne doit-on pas la favoriser aussi entre générations ? Et cela, c’est ce que nous essayons de faire à Chapelle !

Opladis : L’intergénérationnel, disent les sociologues en chambre…
Tout à fait, et c’est ce que nous faisons tout le temps. Que des aînés se proposent d’aider dans les garderies de nos écoles ou à assister des jeunes lors d’écoles des devoirs me semble excellent. Créer des clubs de langues grâce à des bénévoles est aussi une bonne initiative : nous avons, par exemple, sollicité un ouvrier d’origine allemande pour dispenser des cours et animer un club d’allemand : et nous avons vu beaucoup de personnes âgées y venir, ne serait-ce que pour aller un jour à la fête de la bière à Munich. On a fait cela pour l’italien, l’anglais, l’espagnol, puisqu’on a cette richesse d’avoir beaucoup de populations étrangères. Tout cela, ce sont des outils de cohésion sociale, je ne peux rien dire d’autre. Vous voyez que c’est toujours le même fil conducteur : restaurer la cohésion sociale.
Dans cet ordre d’idées, je reviens sur le fait qu’on nous appelle désormais « la Cité des Chats ». Je vais vous expliquer pourquoi parce que c’est quelque chose dont je suis fier et qui fait partie de cette stratégie de cohésion sociale. Vous savez, il y a 8 ans, on n’était pas très fier d’habiter Chapelle, l’ambiance était très morose. C’était donc une de mes premières priorités : restaurer un sentiment de fierté à être de Chapelle ! Pour cela, nous avons choisi de faire preuve de créativité.
Et on a créé l’ordre des Tchats. Pourquoi les Tchats ? D’abord, parce que, comme je vous le disais tout à l’heure, on a l’esprit fraudeur, indépendant et cela correspond bien aux chats. Il n’y a pas de chat policier ! Et on a essayé de domestiquer un chat et ce n’est pas possible : c’est très rare de faire donner une patte à un chat.

Opladis : Généralement, on habite chez lui et pas l’inverse.
On habite chez lui, il aime bien voyager mais revient toujours sur ses terres. Donc, cela correspond bien aux Chapellois.

Quand on était gamin, qu’on jouait au football, on criait en wallon « Allez les tchats !» Les Chapellois, ce sont les « tchapous » et chat en wallon se dit un « tchat »: voilà d’où vient l’origine. En réalité, il n’y a pas plus de petits félins à Chapelle qu’ailleurs. Ypres est une ville de chats, pas Chapelle. Au départ, ce n’est qu’une confusion homonymique volontairement amplifiée : ainsi, on a créé l’ordre des chats. Depuis, chaque année, on intronise quelques personnes, il y a même tout un rituel. Et chose étonnante, c’est déjà entré dans la mémoire collective après moins d’une décennie, si bien que le nouveau rond-point en cours d’aménagement sera orné d’un chat. A ce rythme-là, la seule chose que l’histoire risque de retenir de Moriau, ce seront les « Tchats ». L’histoire des Tchats, je suis sûr que, dans 100 ans, on en parle encore, tout simplement parce que c’est un outil qui a permis aux gens de prendre confiance en se disant : « Mais non, on n’a pas à être malheureux d’habiter dans une commune comme celle-là. C’est comme toutes les autres communes, il y a des difficultés, des problèmes et on va essayer de les résoudre. »
Et là, on a eu cette participation collective dont je suis très fier. Vous voyez ce sont tous des petits leviers qui, à un moment donné, nous ont permis d’arriver là où on est. Et ce n’est pas terminé : on a encore beaucoup de boulot à faire, mais au moins, maintenant, on respire un peu.

Opladis : En Hainaut, on connaît la Ducasse de Mons, le Carnaval de Binche ou les traditions d’outre Sambre et Meuse de Gerpinnes et autre Thuin. Quelles sont les traditions folkloriques de Chapelle ?
Le 2ième carnaval du Hainaut en importance, c’est celui de Chapelle. C’est en mars-avril, en même temps que La Louvière, mais nous attirons beaucoup plus de monde. Nous avons une « botte secrète », notre feu d’artifice : un des premiers investisseurs que nous avons attirés sur notre zoning , ce sont les établissements Vancleemput, alias monsieur Georges, l’artificier chargé notamment du feu d’artifice du 21 juillet au Palais royal. Et le feu d’artifice du carnaval de Chapelle, c’est un peu sa carte de visite : il invite beaucoup de clients à cette occasion et nous bénéficions donc toujours des dernières innovations, avec un feu d’artifice tout à fait exceptionnel. En raison des limites de nos infrastructures, nous limitons la publicité autour de notre carnaval, même si Paris Match est passé et nous en a fait une pub énorme : en réalité c’est le bouche à oreille qui en assure annuellement le succès. Le deuxième événement annuel, c’est le week-end Solidarité, aux environs du 15 août. En 2003, on a accueilli 15.000 personnes au festival celtique.
Ce sont là les deux grandes activités, mais nous nous inscrivons pleinement dans les événements de notre région. Nous ne voulons pas avoir cette logique de repli sur soi. On s’inscrit très fort dans la région, dont la cohésion est due à son histoire, à ses charbonnages. On est à peu de distance des ascenseurs hydrauliques d’Houdeng, du plan incliné de Ronquières ou du nouvel ascenseur de Strépy-Thieux, des réalisations uniques au monde. Le Lac de Clairfontaine est un lieu de détente très agréable, en partie sur Chapelle. Le Musée de Mariemont, le château de Seneffe, la cantine des Italiens à Houdeng, le musée Alexandre-Louis Martin, peintre méconnu, qui a très bien illustré la condition ouvrière dans la région, … tout cela fait partie de ce patrimoine régional qu’on ignore trop souvent.

Opladis : Et à Chapelle même, que faut-il voir?
A Chapelle, rien de particulier si ce n’est le Centre provincial de délassement et camping de Clairefontaine. Des maisons ouvrières pour les mineurs, puis, le charbon se terminant rapidement ici, un statut de cité dortoir : un tiers d’habitations sociales, ça dit clairement quel est le profil sociologique de la population. A Chapelle, on ne trouve pas de grosse bourgeoisie, il n’y a pas de maison de maître, c’est quelque chose d’assez étonnant. Et des anciens commentent le passé: « Trazegnies, c’étaient des marquis !». On appelait ainsi les gens de Trazegnies. Pour nous, c’étaient des bourgeois. Et Chapelle, c’étaient les « mandails », je ne sais pas comment le traduire, c’est un mot wallon.
Aujourd’hui, c’est un peu le contraire par notre actuel développement économique. . Vous savez, on n’est jamais le produit que de son histoire. Nous avons eu plus facile que d’autres, sans doute, pour pouvoir assurer une reconversion et le hasard a fait qu’à un moment donné on était une équipe pour prendre les choses en main.
Sur le territoire de la commune, nous avons quand même l’abbaye d’Herlaimont, classée, mais laissée à l’abandon par son propriétaire, dans un total état de délabrement. IL en va de même de la Commanderie des Templiers : il subsiste deux murs ! Il y a aussi les tunnels Napoléon que franchissaient les bateaux pour aller ravitailler les armées par le Canal Charleroi-Bruxelles. Nous sommes sur une crête ici, à la limite des bassins de la Meuse et de l’Escaut : c’est pour cela qu’on a construit, à diverses époques, les ouvrages hydrauliques d’Houdeng, de Ronquières et aujourd’hui de Strepy.
Mais donc, pour l’abbaye, la commanderie et les tunnels napoléoniens, c’est essentiellement trop tard ! Par contre, on a nos terrils, où l’on essaye de transformer, d’aménager des promenades. Enfin, nous sommes un passage de pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle. Il y a aussi l’ancienne chaussée romaine. Donc, il y a une histoire à Chapelle, mais elle n’a pas été entretenue pour des raisons économiques. A partir du 19ième siècle et de l’expansion de Chapelle, c’est tout de suite les charbonnages et cela devient une cité ouvrière : beaucoup de corons, et puis la logique, les corons se transforment en sociétés d’habitations sociales et le reste, c’est accessoire. C’est dommage, et donc, on essaie de restaurer la mémoire collective ; on a entrepris cela en créant une maison du patrimoine, pour tenter de retrouver tout ce qui n’a pas été perdu.

Opladis : Et bien, en tout cas merci, monsieur le Bourgmestre, bon courage à la tête de Chapelle-lez-Herlaimont et plein succès dans vos nombreux projets pour la Cité des TChats !

 Une interview réalisée le 23 septembre 2003 par Memogrames sprl, pour compte de Opladis.

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