Patrick AVRIL, le Bourgmestre de Saint-Nicolas, est un géant
tranquille et jovial, très à l’écoute
de ses interlocuteurs. A 46 ans, cet ancien professeur de
français et de morale à l'Athénée
royal de Montegnée, actuellement en congé politique,
est aussi Député régional et communautaire.
Son parcours politique est déjà long : conseiller
communal PS dès 1983, il a été échevin
de 1989 à 1994 avant d’accéder au mayorat.
Un peu de vélo, un peu de lecture, et surtout de longues
balades en famille avec son fils Jérôme et sa
femme Madeleine, Patrick Avril est un homme à la fois
calme et passionné. Ses centres d'intérêt
? Ils sont vastes : de la santé (problématique
des drogues) à l'éthique en passant par le sport
(risques de dérive, formation des jeunes,...) et les
réformes institutionnelles.…
Opladis
: Monsieur le Bourgmestre, Saint-Nicolas, ce peut être
une côte redoutée des meilleurs cyclo-touristes,
voire un obstacle significatif pour les coureurs de Liège-Bastogne-Liège.
C’est aussi une commune de la périphérie
de Liège, coincée entre Liège, Ans, Seraing
et Grâce-Hollogne. avec près de 23.000 habitants
et des terrils rappelant le passé minier de la région.
Bref, une population qui, d’évidence, ne compte
pas parmi les plus favorisées…
En effet, la caractéristique majeure de notre population réside d’abord dans le pluralisme des nationalités qu’on y rencontre, puisque nous comptons dans la commune presque
autant de personnes d’origine italienne que de Belges de souche, ainsi qu’une importante communauté turque. Pratiquement, on peut affirmer que la population de Saint-Nicolas se compose
pour moitié d’autochtones et pour moitié de personnes aux origines extérieures à la Belgique. Deuxième caractéristique, que vous avez d’ailleurs relevée
avec la présence des terrils, témoins du passé minier de la commune : toute l’immigration s’est faite en fonction du travail dans les charbonnages et dans la sidérurgie,
chez ARCELOR. Ce qui fait que les retraités représentent une part importante de notre population, avec des gens qui n’ont généralement pas des revenus très importants.
On peut parler de revenus modestes, voire très modestes.
Opladis : Ce qui explique un tissu urbain composé de manière significative de logements sociaux ?
Des logements sociaux importants, mais pas du tout majoritaires : nous ne
sommes pas dans un schéma à la française avec des taux de logements sociaux de 75 à 85 %. Nous avons
une proportion de logements sociaux de 15 %, ce qui est une bonne moyenne. Notre politique de logements sociaux est accueillante, mais ne couvre pas l’entité totalement et ne constitue pas,
en tout cas, un ghetto comme dans certaines cités françaises. Nous avons aussi beaucoup d’habitat privé, de bonne qualité.
Opladis : Ce parc de logements sociaux, c’est à coup sûr un dossier primordial pour votre équipe ?
Assurément. Imaginez que, dans les cinq prochaines années, grâce au plan de la région wallonne concocté par le Ministre Daerden, on va investir très massivement
dans le logement social. Les logements sociaux vont être rénovés à hauteur de plus de 50 millions d’€uros (plus de 2 milliards d’anciens Bef), soit un budget
colossal pour nos 1.500 logements sociaux.
Opladis : Quelles sont vos possibilités d’hébergement pour les seniors qui ne peuvent plus vivre seuls, en maison individuelle ?
Nous avons un tissu de maisons de repos privées et publiques. Notamment, la commune, à travers le CPAS, dispose de la Résidence Springuel, en pleine expansion et où l’on
va combiner simultanément les divers types d’accueil (MR, MRS, …) Nous projetons de construire des résidences services et de créer un centre de jour, de manière à ce
que tous les états de santé puissent y trouver une solution.
Opladis : Des maisons de retraite qui sont une de vos préoccupations en qualité de Député wallon, me semble-t-il?
Tout à fait. C’est un secteur en pleine mutation. Il vient d’y avoir un nouveau décret voici quelques mois, à l’élaboration duquel j’ai œuvré activement.
C’est un sujet primordial pour l’avenir. Le vieillissement de la population est continuel, les gens ont, et on ne peut que s’en réjouir, une espérance de vie toujours plus
grande, une espérance de vie accrue d’un an tous les quatre ans. Ce qui va constituer un défi à terme et même dès à présent: quelle politique pour
les seniors, quelle politique par rapport à ce vieillissement de la population ? C’est un sujet politique majeur !
Opladis : Et au niveau de votre commune, quelle politique spécifique en direction des seniors, en dehors des maisons de retraite dont nous parlions voici un instant?
Il y a deux grandes options: d’abord la politique d’accueil dans les maisons de retraite, qu’elles soient privées ou publiques, mais aussi, par ailleurs, le maintien à domicile.
Il faut que les gens puissent vieillir chez eux en toute quiétude, avec un programme culturel, sportif, social, adapté à toutes les couches de la population et à tous les revenus.
C’est dans ce créneau là que la politique communale s’instaure, grâce à une coordination entre le CPAS, les services sociaux, les mutualités. Le CPAS s’occupe
de la maison de retraite, tandis que les soins à domicile sont gérés en connexion avec les mutualités, mais aussi nos services sociaux qui développent les repas à domicile
et toute une série d’autres prestations. Connexion aussi avec l’agence locale pour l’emploi. Nous avons l’intention de créer à court terme, dans le cadre du
nouveau décret sur les titres-services, des entreprises d’économie sociale. Tout prochainement, va s’ouvrir une entreprise d’économie sociale basée sur le
linge et la teinturerie et qui aura pour client le CPAS, notamment. Nous avons aussi d’autres perspectives, par exemple dans le cadre de l’entretien : nous disposons actuellement de trente-cinq
aide-ménagères, mises à disposition de nos concitoyens moyennant une participation financière proportionnelle aux revenus. Nous projetons un service similaire pour l’entretien
des jardins. Nous voudrions que chacun puisse rester à domicile, vieillir en paix et en harmonie, tout en ayant accès à des services dont le coût est adapté aux revenus
des gens.
Opladis : A propos de cadre de vie et d’environnement, j’ai constaté, en parcourant vos publications communales, qu’on peut avoir une majorité absolue socialiste et s’intéresser à l’environnement,
voire développer activement des préoccupations écologistes…
Notre défi est de passer d’une tradition industrielle, que nous avions voici plusieurs dizaines d’années, à une commune où il fait bon vivre. C’est un sérieux
pari : nous avons par exemple racheté tous les terrils qu’il était possible d’acquérir : le grand terril de Montegnée, celui de Saint-Nicolas et nous sommes en
pourparlers avec Seraing pour acheter ensemble l’immense terril du Gosson, situé sur les territoires de Saint-Nicolas et de Seraing. Nous voulons empêcher les initiatives industrielles
sauvages : c’est la raison pour laquelle nous avons acquis tous les sites potentiellement verts, de manière à améliorer le cadre de vie communal.
Opladis : Que deviennent ces terrils ?
Ils sont aménagés: le terril du Bonnet à Saint-Nicolas est transformé en centre sportif, le terril de l’Espérance à Montegnée est un lieu de promenade
totalement arboré, d’où l’on a une vue panoramique de la région. Il est aussi le centre d’activités pédagogiques, avec une mare éducative et
des sites d’observation. Quant au terril dont nous envisageons l’acquisition avec Seraing, il aurait essentiellement une vocation sportive, mais il accueillerait aussi des entreprises sociales
ayant pour vocation l’entretien des espaces verts.
Opladis : En évoquant ce passé minier, rencontrez-vous des difficultés quant à la stabilité des sous-sols ?
Pas à l’heure actuelle. La dernière exploitation minière sur la commune a cessé ses activités en 1966. Pendant plus de 25 ans, les charbonnages ont disposé d’un
fonds pour réparer les immeubles touchés. Aujourd’hui, tout le sous-sol est stable, toutes les galeries ont été remplies d’eau. L’eau étant incompressible,
il n’y a plus de mouvements sensibles des sous-sols. Le seul risque persistant, c’est l’effondrement éventuel des puits de mine, mais ils sont tous identifiés sur les cartes
de la région. Lorsqu’il y a risque d’éboulement, nous prenons des mesures d’urbanisme, avec interdiction de bâtir à proximité des anciens puits.
Opladis : Donc, vous ne rencontrez pas ce phénomène vécu parfois ailleurs : des quartiers entiers que l’on est obligé d’évacuer car les immeubles se crevassent
dangereusement .
Non, nous n’avons jusqu’à présent jamais été confrontés à de tels phénomènes.
Opladis : Monsieur le Bourgmestre, à Saint-Nicolas, vous nous l’avez dit, votre population est mixte : 50 % de Wallons d’origine, 50 % de nouveaux Wallons… Ajoutez à cela
un fort pourcentage de chômage, des problèmes avec la jeunesse… Rencontrez-vous des difficultés relationnelles entre vos seniors et ces jeunes parfois un peu trop turbulents
?
Il n’y aucune commune qui n’ait pas de problèmes intergénérationnels, la plupart de la population âgée aspirant à une légitime tranquillité et
les jeunes étant de nature plus expansive. Les jeunes aiment se réunir en petites bandes, discuter et avoir une occupation des lieux peu conventionnelle : ils ne choisissent pas d’emblée
de s’asseoir tranquillement sur un banc. Le problème de turbulence des jeunes, nous le rencontrons inévitablement. On peut le connecter au problème du logement : il y a souvent
des problèmes sociaux liés à la recomposition familiale. Les familles recomposées se multiplient, et beaucoup de jeunes ne se sentent plus à l’aise chez eux et
ont du vague à l’âme du fait de remariages ou de recompositions du ménage. Ce phénomène existe à Saint-Nicolas comme ailleurs.
Je pense que le problème du logement est capital en cette matière. Nous avons une densité de population, je ne l’ai pas encore souligné, qui est extrêmement élevée
: 3316 habitants/km². C'est la plus forte densité de Wallonie, identique à celle de Saïgon, même si, en arrivant à Saint-Nicolas, on n’a pas le même sentiment
de fourmilière humaine. Nos jeunes n’ont donc pas tous, loin s’en faut, des logements de 300 m². Beaucoup ont des logements exigus, occupés par 4 ou 5 personnes. C’est
assurément une des causes majeures de cette turbulence des jeunes.
Opladis : Et pourtant, en arrivant à Saint-Nicolas, on remarque plus de parterres de fleurs que de graffitis sur les murs. Avez-vous une recette ?
La recette, c’est une politique sportive et culturelle extrêmement développée. Nous avons un tissu sportif parmi les plus denses de Belgique : clubs de football, de basket, de
judo… Et nous veillons, par notre politique sportive, à ce que tous ces sports soient accessibles à de bonnes conditions, et pas seulement réservés à une élite
financière. Nous avons des politiques de discrimination positive pour que les gens puissent avoir accès à la culture, au sport, aux prestations sociales. Nous disposons aussi tout
un staff d’éducateurs de rue : à l’espace jeunesse, qui dépend de la commune, il y a 8 éducateurs de rue, dont le seul job est de s’occuper des jeunes et
de faire en sorte qu’ils puissent vivre mieux leur existence.
Opladis : Une politique préventive et éducative, plutôt que répressive !
Bien sûr. Le répressif n’est pas particulièrement développé, alors que nous avons intensifié – malgré des finances communales n’autorisant
pas une grande marge de manœuvre – la présence sportive dans les quartiers. Notre budget sport est très important et nous subsidions ainsi toute une série de groupements
de jeunesse. Nous avons des installations sportives pour plusieurs centaines de millions et comptons probablement la plus forte concentration de terrains de football en Belgique. Tout cela est extrêmement
positif pour libérer l’agressivité juvénile, cette agressivité dont pâtiraient autrement les citoyens. Nous pensons que la politique de sécurité et
de propreté doit être connectée à l’aspect environnemental. On ne peut pas faire uniquement du sécuritaire pour améliorer la sécurité ! Il
ne suffit pas d’augmenter le nombre de policiers pour faire de la sécurité. Il faut des éclairages de qualité, mais aussi une politique de la jeunesse dynamique, une
politique culturelle, une politique sportive!
Encore une précision qui a son importance : alors que certains lient la criminalité à l’immigration, Saint-Nicolas est la commune comptant le plus de non Belges en Wallonie
et pourtant, le taux de criminalité y est particulièrement bas ! Ce qui, à mes yeux, est la preuve que les racistes ont tort de connecter nationalité et délinquance.
Et ce qui prouve aussi que les politiques préventives sont meilleures et plus efficaces que les politiques de répression à la Sarkozy !!!
Opladis : Je constate d’ailleurs que votre Conseil communal ne compte aucun élu d’extrême-droite !
Non, l’extrême-droite n’a pas d’élu à Saint-Nicolas! Par contre, la population d’origine immigrée est bien intégrée, même politiquement.
Notre Echevine des affaires sociales, décédée voici peu, était d’origine ukrainienne. L’Echevin de la culture est d’origine marocaine, le Président
de CPAS est d’origine polonaise et toute une série de mandataires communaux sont d’origine italienne. Cette mixité politique, en intégrant des gens de toutes origines,
de toutes classes sociales, contribue à l’harmonie de notre population et à un sentiment d’intégration et de juste représentation. C’est un beau succès
social dont nous sommes fiers!
Opladis : Nous ne pouvons que vous en féliciter. Merci de votre accueil et bonne continuation, Monsieur le Bourgmestre !
Une
interview réalisée le 27 aoùt 2003 par Memogrames
sprl, pour compte de Opladis.