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  SAINT -JOSSE
> La commune de SAINT-JOSSE

Monsieur Jean DEMANNEZ

Monsieur Jean DEMMANEZ

Né en 1949, Jean Demannez a été, après des études sociales, délégué permanent au Tribunal de la Jeunesse, puis secrétaire en charge de la gestion des logements sociaux de Saint-Josse. Echevin depuis 1976, il a été aussi parlementaire régional bruxellois pendant 12 ans, de 1989 à 2001. Il a succédé à Guy Cudell au poste de bourgmestre de Saint-Josse en 1999.
Il est par ailleurs un jazzman renommé, apprécié dans le monde musical pour ses qualités de musicien, mais aussi sa grande gentillesse et son sens de la solidarité.

Monsieur Jean DEMMANEZOpladis : Monsieur le Bourgmestre, Saint-Josse-Ten-Noode est une commune qui accumule les particularités : la plus petite commune du pays au niveau superficie, mais la plus densément peuplée. Vous avez sur ce territoire exigu la place Madou et ses tours de bureaux, la place Rogier et ses hôtels de luxe, le Botanique et son Centre culturel de la Communauté française, mais aussi une forte population allochtone, parmi laquelle la plus forte communauté turque du pays... Un petit puzzle complexe à gérer ?
Saint-Josse, c’est un seul km², 113 hectares exactement, la plus petite effectivement du pays. La plus dense ? Cela dépend évidemment de quoi on parle : officiellement, environ 25000 habitants, plus un certain nombre de citoyens qui vivent sur le territoire communal et qui sont censés ne pas exister, issus particulièrement de deux origines: saharienne et est-européenne. C’est évidemment non quantifiable, mais lors de la dernière procédure de régularisation des sans papier décidée par le gouvernement, on a régularisé environ 2700 personnes supplémentaires, ce qui est le plus haut taux proportionnellement de toute la Belgique. Donc, on peut imaginer effectivement qu’il y a une population plus importante. On sait aussi qu’on atteint près de 100.000 personnes la journée, avec les gens qui travaillent dans les divers buildings de bureaux.

Saint-JosseEnfin, ce qui est particulier aussi à Saint-Josse, c’est le fait que plus de 40 % de la population a moins de 25 ans, ce qui est énorme et en fait la commune la plus jeune du pays, mais aussi celle dans laquelle les citoyens ont le revenu moyen le plus bas. Toutefois, il faut relativiser : si le revenu moyen des habitants est de 227.000 Bef par an, c’est dû entre autre à cette forte proportion de moins de vingt-cinq ans, dont beaucoup n’ont pas encore de revenus. De plus, de nombreuses familles avec beaucoup d’enfants ne sont pas soumis à l’impôt.

C’est important à dire : Saint-Josse n’est pas la commune la plus pauvre du pays, contrairement à ce que l’on pourrait véhiculer comme information. Pour la 4ième année consécutive maintenant, le budget est en équilibre.

Mais nous sommes aussi une commune où il y a un impôt immobilier important par la présence des tours, de la place Rogier avec les complexes d’hôtelleries, mais aussi les ensembles de bureaux, la Tour Royale Rogier, la nouvelle tour du cadastre qu’on appelle la tour Botanique, la Tour Madou, la Tour de la SNCI à côté de la maison communale. Ces ensembles-là ne m’inspirent aucune fierté, mais ce sont évidemment notre zoning industriel.

C’est aussi une commune où la charge par habitant est une des plus élevées en matière sociale. Il faut savoir que, dans le budget communal, 340 millions de francs belges (en francs belges, nos aînés comprendront mieux) sont pompés du budget communal pour équilibrer le budget du CPAS. Donc, on est chaque fois dans les extrêmes en matière de pourcentage de gens inactifs, soit au chômage, soit assistés, soit demandeurs d’emploi : 42% de non-actifs par rapport à la population totale. Ainsi, au niveau des statistiques, on est chaque fois « les plus jeunes », « les plus pauvres », ...

On n’est pas la commune la plus vieille, par contre. On est aussi la commune la plus bruyante, même si nous échappons aux bruits d’avions. La plus bruyante parce qu’on est la plus dense, parce qu’on est cerné par des boulevards. Saint-Josse, c’est aussi la commune où se côtoient un nombre impressionnant de nationalités (j’entends nationalités d’origine, car nombre de ces citoyens ont la nationalité belge), avec trois origines dominantes. La première communauté est turque, suivie de la population issue du Maghreb. 4.000 citoyens environ pour chacune des deux communautés.

Et, fait remarquable, la population turque de Saint-Josse provient du plateau d’Anatolie, à plus de 90 % d’un même village. Ils ont transposé les coutumes de ce village à Saint-Josse, ce qui explique d’ailleurs parfois pas mal de choses au niveau de leur organisation sociale et économique. Imaginez que, tout d’un coup, la moitié des habitants de Braine-l’Alleud iraient s’installer au Canada, dans une seule et même ville ! Le maire d'Emirdag, le village turc en question, passe trois à quatre fois par an ici, pour parler à ces gens qui ont tous de la famille là-bas. Pour se faire réélire là-bas, il mène campagne ici, auprès des habitants de Saint-Josse : c’est quand même quelque chose de surprenant !

Au niveau des marocains, c’est la même chose. Ce sont essentiellement des gens de Tanger. Donc, ils reproduisent aussi tous les phénomènes sociaux de leur région d’origine, en ce compris le rejet de quelqu’un originaire de Marrakech, de Casablanca ou du plateau de l’Atlas, parce que ,là-bas, ce sont des étrangers à Tanger. Et ici, ils le restent pour les Tangerois de Saint-Josse. C’est important sur le plan politique parce qu’il n’y a pas un bloc compact de « non-belges »,

La troisième communauté est africaine, essentiellement des ressortissants du Zaïre redevenu Congo.

Tous ces gens sont devenus, pour la plupart, Belges. La population de Saint-Josse est belge à 64 %. Mais cela ne veut pas dire grand-chose. La carte d’identité belge n’implique pas pour autant que les gens n’aient pas conservé le mode de vie et les traditions propres à leur pays d’origine. A Saint-Josse, il n’y a plus que 20 % de la population dont le grand-père était belge. Pour 8 concitoyens sur dix, l’aïeul était un immigré : français, italien, turc ou marocain, espagnol, etc. C’est donc un brassage culturel excessivement important, avec, qui plus est, une population jeune.

Opladis :Et parmi votre population de plus de soixante ans, qu’en est-il alors ?
Il nous faut distinguer deux types de seniors à Saint-Josse, nécessitant des politiques du troisième âge tout à fait différenciées : on a d’une part une population d’anciens belges, très vieillissante, fréquentant souvent les rares homes et autres résidences de la commune, à savoir quelques petites unités d’initiative privée, comptant de 20 à 25 lits et une grande maison de retraite, d’initiative communale, gérée par le CPAS, avec plus de 200 lits et un projet d’extension devant permettre de répondre aux normes européennes.

D’autre part, les seniors issus de l’immigration : parmi les populations d’origine méditerranéenne, la famille s’occupe de l’ancien. Il y a donc peu de démarches possibles visant à les intégrer dans une structure d’accueil, ce qui pose évidemment un problème en matière de politique de troisième âge. A Saint-Josse-Ten-Noode, il est exclu de programmer des autocars pour la traditionnelle excursion annuelle des pensionnés : un minibus serait amplement suffisant !

Il faudra encore deux ou trois générations avant d’attirer les seniors issus de l’immigration vers des activités créatives et occupationnelles telles qu’on en propose au troisième âge dans les autres communes. Pour l’instant, ces personnes âgées, je ne les vois pas. Ils ne participent que très peu à des activités de cet ordre.

Opladis : Vous disposez pourtant de foyers-restaurants à Saint-Josse : les aînés devraient s’y retrouver volontiers ?
Effectivement, Saint-Josse a été l’une des premières communes à créer des foyers-restaurants, voici maintenant plus de 20 ans, et qui étaient destinés à permettre aux personnes âgées de se rencontrer, de manière à ne pas les confiner dans l’isolement. Il y en a trois qui fonctionnent sur Saint-Josse. Celui de la rue de la Poste s’est transformé en lieu d’accueil des personnes issues de l’immigration et il y a relativement peu de Belges qui y vont. Et c’est l’inverse pour les deux autres : les seniors issus de l’immigration n’y mettent pas le pied. Donc, la mixité « ethnique » dans les foyers-restaurants, on ne peut pas dire que c’est une victoire, que c’est une réussite d’intégration ! Les anciens Belges restent entre eux, les nouveaux Belges restent entre eux. Dommage !

Opladis : Et avec un tel profil sociologique de la commune, qu’en est-il de la traditionnelle psychose sécuritaire chez le senior ? Comment la gérez-vous ?
Le problème se pose essentiellement pour les seniors autochtones, européens depuis plusieurs générations, les autres aînés, issus de l’immigration, sortant relativement peu le soir, puisque pris en charge par la famille. Depuis 1976, quand je suis devenu échevin, j’entends la réaction du citoyen plus âgé affirmant qu’il n’ose plus sortir. Cette psychose, comme vous la qualifiez justement -parce qu’ils ne se font pas forcément agresser- nécessite pourtant toute notre attention et une réponse est donnée à plusieurs niveaux, notamment par des rues et places bien éclairées et un effort constant pour maintenir la commune la plus propre possible : nous doublons le ramassage d’immondices organisé par la région grâce à notre propre camion, nous luttons contre les dépôts clandestins, notre personnel nettoie les rues même les samedis, dimanches et jours fériés. Si nous n’agissions pas ainsi, ce serait le Bronx demain ! Cette attitude active de la commune pour assurer une propreté maximale dans les rues, pour veiller à ce que les trottoirs soient praticables est un élément sécurisant pour les personnes âgées.

Par ailleurs, on a mis en place un bureau d’aide aux victimes : des travailleurs sociaux reçoivent les gens lorsqu’il y a eu un problème particulièrement angoissant, un accrochage entre voisins, voire un cambriolage ou une agression. Ils suivent alors l’évolution psychologique des personnes et les assistent le temps nécessaire.

Opladis : Malgré cette politique de prévention et d’assistance, ce contexte sociologique difficile peut constituer, le cas échéant, un terreau favorable à l’extrême droite. Quelle est votre réponse à ceci ?
La réponse est le résultat des élections ; il n’y a pas un seul élu d’extrême droite. Avec 27 conseillers communaux, on est une des communes de Bruxelles où il n’y a aucun Vlaams Blok, pas un seul du Front National. Il n’y a pas d’élu d’extrême-droite, c’est la meilleure preuve que je puisse vous donner. Je ne dis pas qu’il n’y en aura pas un jour, mais nous travaillons à ce que ça n’arrive pas.

Opladis : Par contre, vous avez ici des gens issus de l’immigration qui sont conseillers communaux.
Sur vingt-sept conseillers, quatorze sont issus de l’immigration. Quatre échevins sont d’origine immigrée. Chaque élu doit avoir évidemment à l’esprit qu’il représente l’ensemble de la population, mais la sensibilité de chacun par rapport aux problèmes spécifiques de sa communauté nous permet de bien percevoir les besoins de l’ensemble de nos concitoyens. La richesse du débat qu’on a en collège nous préserve de la monotonie qui prévaut dans d’autres entités. Rien ne coule de source chez nous, tout doit être réinventé. C’est passionnant.

Opladis : Voilà qui va éclairer nos lecteurs, qui sont parfois loin des problèmes de la capitale et d’une commune comme Saint-Josse. Rappelons enfin aux non Bruxellois que, sur le territoire de Saint-Josse, vous comptez quand même quelques lieux culturels, et non des moindres !
Effectivement ! Tout d’abord, mentionnons le Botanique, c’est-à-dire le Centre Culturel de la Communauté Wallonie–Bruxelles, qui est un lieu culturel très important. Nous possédons aussi le musée Charlier, un musée communal qui, par exemple, développe pour l’instant une exposition sur les impressionnistes.

Nous accueillons le théâtre Le Public, très fréquenté par l’ensemble de la population de Bruxelles mais aussi par des gens de province, mais aussi l’ Infini Théâtre, qui développe de nouvelles créations, ou encore le Théâtre de la Vie, la Dolce Vita, le Bunker pour les spectacles théâtraux et la galerie d’art : le Centre Rops. Malheureusement, on en a perdu un, quoi que j’ai négocié ferme, c’est le Théâtre National, né en 1968 et longtemps abrité dans la tour Rogier. Le théâtre s’installe maintenant sur le territoire de Bruxelles mais à 250 mètres seulement de la place Rogier.

Ce sont là des lieux qui, en fait, drainent une population extérieure à Saint-Josse, des gens qui, au passage, peuvent ainsi constater que nous ne sommes pas du tout la commune où il ne faut pas aller. D’ailleurs, le Saint-Jazz-Ten-Noode, festival de jazz que j’organise maintenant depuis 19 ans, car je suis moi-même d’abord un musicien, permet de faire venir des gens qui, sinon, ne viendraient jamais. Même chose avec une autre organisation qui est le karting comme sport, des compétitions de kartings qui drainent un public de l’extérieur, plus jeune celui-là et plus varié. Autre pôle d’attraction futur : le musée du Jazz, la Jazz Station, qui ouvrira ses portes en 2005.

Opladis : Plusieurs théâtres renommés, un Centre culturel aux facettes multiples, un musée très intéressant, un festival de jazz réputé … : voilà de quoi justifier une escapade culturelle à Saint-Josse, la plus petite commune du pays par la taille, mais non la moindre. Je vous remercie, Monsieur le Bourgmestre, et vous souhaite bonne continuation.

 Une interview réalisée le 25 novembre 2003 par Memogrames sprl, pour compte de Opladis.

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