Comptable de formation, la bourgmestre de Forest
n’est pourtant pas exclusivement une femme de chiffres et la culture est
une de ses matières de prédilection.
Municipaliste depuis les années 1980, elle ne dédaigne pas pour
autant les autres niveaux de pouvoir de notre Belgique fédérale
: ainsi, a-t-elle siégé précédemment au Parlement
régional bruxellois et à celui de la Communauté française,
avant d’être Ministre communautaire chargée de l’audiovisuel
et, désormais, députée fédérale.
Elle est de ces pionnières en politique qui ne craignent pas siéger
dans des hémicycles encore trop masculins et qu’elle souhaite plus
paritaires : rien d’étonnant dès lors que les Femmes Réformatrices
Libérales l’aient élue à leur tête voici quelques
mois. Rayonnante et communicative, Madame la Bourgmestre ne craint pas le contact
citoyen et on la croise volontiers lors des brocantes et autres fêtes de
quartier de sa commune.
Des engagements publics multiples qui ne l’empêchent toutefois pas
d’être épouse et mère de deux enfants.
Opladis
: Madame de Permentier, vous êtes
bourgmestre de Forest et par ailleurs députée
fédérale
MR. Vous êtes depuis le mois d’avril 2005,
la Présidente des Femmes Réformatrices
Libérales et vous avez été, lors
d’une législature précédente,
Ministre en charge de l’audiovisuel au niveau de
la Communauté française. Vous êtes
donc l’une de ces rares femmes qui mènent
une belle carrière politique en Belgique. C’est gentil ! Je n’ai
que 45 ans, mais je suis entrée en politique il y
a une vingtaine d’années déjà.
Lors de ma première élection à Forest
en 1988, je suis devenue échevine. A la fin de ce
mandat, il y aura donc 18 ans que je siège au Collège
forestois. Pendant ces années, j'ai exercé différentes
missions. Elue députée à la Région
bruxelloise, il y a 10 ans, je suis ensuite passée
au Parlement fédéral en 1999, où je
siège toujours à la Commission de l’Intérieur.
En 1999, je suis devenue ministre de l’audiovisuel
et j’ai quitté mes fonctions pour rentrer dans
ma Commune suite à l’engagement que j’avais
pris si je devenais bourgmestre des Forestois.
Opladis : Forest est une commune
tenue par une main féminine
depuis déjà un certain temps. Lors des dernières élections
communales, cela a d’ailleurs été le
bras de fer avec la bourgmestre sortante, la PS Magda De
Galan.
Oui. Ce fut un combat malheureux,
car nous avions travaillé main dans la main avec les
socialistes, après le départ du bourgmestre
qui a vraiment fait la réputation de Forest, Léon
Willemans, patron de la célèbre brasserie Wiels.
Après lui, d'autres bourgmestres se sont succédés,
parmi lesquels André Degroeve que j’ai eu la
chance d’avoir comme bourgmestre au début de
mon premier mandat. Lorsqu'il a été nommé gouverneur,
André Degroeve a cédé son poste à son
3ème échevin, Madame De Galan, qui est donc
devenue bourgmestre. Aux élections communales suivantes,
mon parti et moi-même avons remporté les élections.
J’aurais donc pu prétendre au maïorat dès
1994. Je ne l’ai pas fait parce qu’un accord était
signé, que j’avais 34 ans et que je ne me sentais
pas encore assez expérimentée. De plus, nous
formions une excellente équipe avec mes collègues
socialistes et je n’avais pas envie de la briser par
ambition personnelle. Mais, aux élections de 2000,
la donne était différente. Un accord prévoyait
que le nombre de sièges et le nombre de voix de préférence
feraient la différence. Mon parti a gagné avec
15 sièges, tandis que le PS en avait 9. J’ai
fait 4.214 voix de préférence contre 1.900
pour Madame De Galan. Il n’y avait donc pas confusion,
mais l’accord a été renié par
les socialistes pendant la nuit. De nombreux maïorats
libéraux sont tombés ainsi en Région
bruxelloise. J’ai ressenti cela comme une trahison
et la population forestoise a manifesté dans les rues
parce qu’elle se sentait trahie. Et puis, il y a la
confiance que m’ont témoignée deux conseillers
communaux qui ont rejoint ma majorité, ce qui m’a
permis de prendre le maïorat de Forest. C'était
parfaitement légitime puisque les électeurs
forestois en avaient décidé ainsi.
Opladis : Dans l'esprit de
beaucoup, Forest c'est surtout la salle de spectacle Forest
National, le site d’une
très grande usine automobile, ainsi que cette brasserie
Willemans devenue vestige d’archéologie industrielle.
Mais Forest, ce sont surtout près de 50.000 habitants.
48.000 ! C’est une commune
qui bouge, même si elle est restée en léthargie
pendant de nombreuses années. Vous faisiez référence
aux brasseries Willemans, restées longtemps à l’abandon, à tel
point que, pénétrant sur le territoire de la
commune, on pouvait avoir le sentiment de se trouver en Tchétchénie.
Avec l’échevine des travaux, Madame Van Zeelandt,
nous avons entrepris des travaux de rénovation, actuellement
en cours et nous sommes fières aujourd’hui d'annoncer
que l’ancienne brasserie deviendra, d'ici un an et
demi, un Musée d’art contemporain prestigieux.
Nous aurons aussi à proximité les salles de cinéma de
l’ancien cinéma Arenberg. Nous avons encore l’intention
d'installer une bibliothèque pour les citoyens, des salles de fêtes,
une salle Mundo Web pour favoriser l’apprentissage du Web, tant chez
les aînés que chez les plus jeunes. Il y aura la possibilité d’avoir
des cours gratuits et un accès gratuit à Internet. C’est
donc un quartier qui bouge.
De son côté, Forest National est un salle de spectacles mythique
en Belgique et je suis très heureuse, puisque j’ai toujours manifesté le
plus vif intérêt pour la culture, de l’avoir sur notre territoire.
Cette salle voit des stars internationales faire de la Belgique une étape
de leurs tournées, elle permet à plus de 6000 spectateurs d’assister à de
nombreux spectacles, des comédies musicales, etc. Malheureusement, elle
nous pose quelques problèmes de cohabitation, car elle est située
en plein quartier résidentiel. Notre intention est donc de la déplacer,
d’ici deux ans, dans le quartier du Bempt, proche du Ring et qui a l’avantage
des facilités d’accès.
D'autre part, nous avons quelques joyaux. La commune est divisée en
deux zones : le bas et le haut de Forest, séparées par de beaux
parcs. C’est une commune très vallonnée qui culmine à l’Altitude
100, où nous comptons le plus grand nombre de centenaires de la Région
bruxelloise. L'air y serait-il plus pur qu'ailleurs ? On en viendrait à se
le demander !
Nous abritons par ailleurs une superbe abbaye du 12ème siècle,
authentique joyau architectural où les Forestois se retrouvent notamment
pour la grande fête médiévale de septembre, mais aussi
pour des concerts, des expositions, des activités culturelles. L’Echevinat
du 3ème âge et des seniors y est d’ailleurs hébergé et
permet des activités magnifiques: du scrabble, des ateliers de peinture,
des choses qui permettent aux personnes de s’épanouir et de se
mieux connaître et vivre ensemble. Opladis : Sur le plan sociologique,
Forest est une commune assez complexe. Vous avez des quartiers populaires,
voire
en grande difficulté, d'autres de logements moyens,
mais aussi de beaux quartiers résidentiels que l’on
pourrait comparer à ceux de Woluwe-Saint-Pierre ou
d’Uccle. Cette complexité n'est-elle pas génératrice
de paradoxes dans la gestion et les choix à faire
?
C’est vrai que ce n’est
pas toujours facile à gérer au quotidien, mais
c’est aussi ce qui fait la richesse de cette commune.
Cette multiculture (nous avons un taux important d’étrangers)
est réellement un plus. Les quartiers les plus défavorisés
sont en voie de réhabilitation et, en tant que bourgmestre
de tous les Forestois, je pense que c’est une complémentarité intéressante
avec les beaux quartiers. J’y retrouve en tout cas
des ambiances différentes, des choses qui me donnent
envie d’avancer et apportent des éclairages
intéressants sur le plan intellectuel par rapport à l’évolution
sociologique. Opladis : Vous parliez de vos nombreux centenaires.
Quelle est la part des plus de 60 ans dans la population
forestoise
?
Dans nos quartiers résidentiels,
55% environ des habitants ont plus de 50 ans. C’est énorme
! Les quartiers un peu moins favorisés au niveau de
la localisation, près de la gare du Midi, abritent
aussi encore beaucoup de personnes âgées, Belges
de souche, attachés à leur quartier et à leur
maison. La cohabitation avec la population étrangère
se fait généralement de manière harmonieuse.
Il y a un pôle humain. Le seul point posant problème
dans ces quartiers-là pour les personnes âgées
est la forte densité d’enfants et de jeunes
dans les rues, car les appartements sont petits et les parents
n’ont pas toujours la faculté de s’en
occuper quand ils ont 5, 6 ou 7 enfants. Le problème
qui se pose pour moi, en tant que bourgmestre, est de mettre
en place un programme avec les femmes et les aînés
pour promouvoir des contacts intergénérationnels,
qui permettraient à des personnes pensionnées
ou en maison de repos de participer à des crèches
ou à des haltes-garderies, pour permettre aux familles
actives de créer des ponts et des contacts. J’essaie également
de conscientiser les gens par rapport à la délinquance
potentielle que représentent des jeunes sur le terrain,
mais ce n’est pas chose facile.
Opladis : A propos
de petite délinquance, on a
lancé voici quelques mois des dispositions concernant
les incivilités. C’est arrivé à un
moment où, par ailleurs, la ministre de la Justice
annonçait que les peines de moins de 6 mois ne seraient
pas prestées. C’est passé un peu inaperçu
dans la population mais, sur le terrain, à Forest,
vous allez utiliser cette possibilité d’amendes
administratives pour ces faits qualifiés d’incivilités
?
En ce qui concerne les incivilités,
nous utilisons déjà la nouvelle loi. Je crois
qu’il n’y a rien de pire que ces petites incivilités
qui empoisonnent la vie des gens au quotidien : les déjections
canines, les tags, les dépôts clandestins d’immondices,
les abandons sauvages d’objets, etc. Nous avons récemment
agi dans un quartier à haute densité de personnes âgées
où nous avions des bandes de jeunes qui faisaient
du tapage nocturne de manière systématique,
jouaient au ballon dans la rue, tapaient les ballons dans
les voitures, etc. Nous leur avons gentiment demandé d'arrêter.
Ils ne l’ont pas fait. Ils ont donc été arrêtés
et puisqu’ils sont mineurs, nous avons infligé des
amendes administratives aux parents. Ces amendes représentent
un premier pas pour essayer de conscientiser les gens au
fait que nous vivons ensemble, en société,
et que cette ville leur appartient, mais que c’est
un travail commun. La critique est facile à l’égard
des élus communaux, mais il n’est pas toujours
facile de faire de l'éducation.
Maintenant, par rapport à la loi d’Onkelinx, je ne suis personnellement
pas favorable à ce genre de mesures. Je pense que la prison n’est
pas toujours une solution, mais le fait de décréter qu'il n'y
aura pas de suite aux condamnations de moins de 6 mois risque, à mon
avis, de donner un sentiment d’impunité à certains.
La justice en Belgique doit faire énormément d’efforts.
Si la police, avec la réforme, essaie de mettre de l’ordre, la
justice ne suit pas. Cela démotive les policiers et les citoyens et
cela donne aux récidivistes un désolant sentiment d’impunité.
Opladis : Même si, selon certains analystes, la
ministre de la Justice n’a fait que dire ouvertement
ce qui se passait en réalité depuis bien longtemps
! Revenons-en à votre Commune. De quels outils disposent
les pouvoirs publics à l'adresse des seniors ?
Nous avons une belle et grande maison de
repos, « Le Val des Roses ». Comme les progrès
de la médecine permettent aujourd'hui d’avoir
des populations en meilleure forme et en bonne santé plus
longtemps, je ne pense pas que les homes soient la panacée.
Cela peut être une solution quand on se retrouve seul,
sans famille ou quand on ne se sent plus apte à porter
les charges d’un logement et de son entretien… Mais,
grâce à nos programmes d'aide à domicile,
beaucoup de seniors forestois vivent très bien chez
eux en parfaite autonomie. Nous pouvons leur apporter des
repas, les aider pour le nettoyage… Nous avons des
aides familiales, des assistantes sociales et un système
de télé vigilance à domicile relié à un
centre d’alerte d'initiative communale, donc gratuit.
Il y a juste une légère caution à fournir,
laquelle peut être prise en charge par le CPAS, le
cas échéant.
Notre Echevinat du 3ème âge organise aussi des activités,
des excursions, des voyages, des visites… Nous avons des clubs de gymnastique,
de pétanque, de cartes, de bridge, de billard, etc. Bref, tout un panel
d’outils qui permettent à chacun de trouver une solution à ses
besoins. Nous organisons des concerts, des ateliers de peinture, etc. Je trouve
qu’avoir plus de 50 ans, c’est loin d’être une tare.
Personnellement, j’atteindrai cet âge dans 5 ans et j’espère
bien rester dynamique le plus longtemps possible.
Opladis : Aujourd’hui, les maisons de repos accueillent
de plus en plus souvent des personnes de plus de 80 ans ayant
des difficultés. La politique générale
est de prôner des solutions alternatives pour le maintien
de ces seniors à domicile, y compris lorsqu’ils
ont des difficultés. Qu'en pensez-vous ?
Cela fait partie de la liberté du
choix. Je pense que l’aîné qui souhaite
rentrer dans une maison de repos pour avoir des attentions,
de l’affection, du monde autour de soi, doit en avoir
la possibilité. Nous vivons dans un pays de liberté et
chacun doit pouvoir faire ses choix. Si quelqu’un souhaite
rester autonome et avoir de temps en temps une aide ponctuelle,
nous sommes là. Mais, lorsqu’on est malade ou
qu’on a des problèmes de mobilité, il
est légitime de souhaiter être encadré dans
des lieux adaptés, avec du personnel soignant. Si
nous poussons systématiquement les gens en difficulté à rester
chez eux, nous sommes responsables. Ces personnes ont travaillé toute
leur vie, ont contribué à la richesse du pays, à l’effort
de chacun : il est normal qu'elles aient droit à une
vie conforme à leurs souhaits.
Opladis : Forest
n’est pas spécialement une
destination touristique, mais que pouvez-vous recommander à ceux
qui sont de passage dans votre commune ?
Je vous dirais que nous avons énormément
de visites touristiques sur Forest parce qu'une partie de
la gare du Midi se trouve sur notre territoire. Beaucoup
de gens doivent emprunter Forest pour pouvoir rejoindre le
ring et nous sommes également près de l’autoroute
de Paris. Donc, beaucoup de Français traversent Forest
et parfois s’y arrêtent. Enfin, nous avons les
visiteurs qui viennent à Forest National. Les fêtes
médiévales remportent un franc succès
puisque 50.000 personnes viennent de partout pour y assister.
Nous avons aussi des expositions d’ordre international.
Nous avons accueilli les sculptures de César. Jean-Paul
Belmondo est venu présenter les œuvres de son
père. Nous avons réalisé une exposition
sur la beauté de la reliure d’art en Belgique,
etc.
Il y a des choses à voir à Forest : des quartiers pittoresques,
de très beaux monuments et j’invite les gens à venir visiter
nos parcs et nos espaces verts. Il y a des balades intéressantes à accomplir.
Nous avons créé des rencontres avec le Cercle d’Histoire
de Forest où, une fois par mois, une visite est organisée à Forest
ou ailleurs.
Opladis : Parfait. Eh bien, rendez-vous un prochain
jour à Forest,
ne serait-ce déjà qu’en septembre prochain,
pour les Fêtes médiévales ! Et merci
de votre accueil, Madame la Bourgmestre
J’espère vous y voir
! Et merci de m’avoir accueillie dans les pages de
votre site.
Interview réalisée le 22 mai 2005, par Luc
Verton (Memogrames)