Né à Berchem-Sainte-Agathe en 1958, ce licencié
en droit de l’ULB était directeur du service juridique
de l’ONE avant de devenir bourgmestre d’Evere en
1998, en succession
de François Guillaume.
Conseiller communal dès 1989, il a été
échevin à partir de 1993.
Parlementaire bruxellois depuis 1999, il est le chef de groupe
PS à l’assemblée régionale.
Parmi ses passions, il cite volontiers la musique
et le ski... Opladis
: Circuler à Evere, dans l'agglomération bruxelloise,
donne l'impression d'une commune très moderne. Beaucoup
d'immeubles, des cités jardins, etc. Mais elle est en
réalité très ancienne. On trouve trace
d'Evere dès le 12ème siècle. Elle resta
longtemps un village, notamment de maraîchers. Jusqu'à
la Seconde Guerre mondiale, on y cultivait une spécialité
bien belge qui s’exportait jusqu’au Etats-Unis dès
le 19ème siècle : le chicon. Evere, aujourd’hui,
c'est aussi l’OTAN, installé sur le site d’où
partaient les premiers avions de la Sabena, à destination
du Congo notamment, dans les années 20. Monsieur le Bourgmestre,
Evere abrite aussi quelques 33.000 habitants mais encore
Evere, c’est, au fond, la chronique d’une ville
qui s’étend et englobe sa proche périphérie.
C'est une commune qui a évolué durant tout le
20ème siècle, passant, comme Ganshoren notamment,
du statut de commune hors Bruxelles à celui de commune
bruxelloise.
Ce n'est, en effet, qu’après la Seconde Guerre
mondiale qu’Evere a rejoint définitivement la Région
de Bruxelles en devenant l’une de ses 19 communes. Auparavant,
Evere avait de tout temps été un village de maraîchers,
simplement parce que la proximité avec la ville, c’est
aussi la proximité avec le commerce. C’est donc
un coin de Bruxelles où l’on a longtemps encore
pu développer des activités de type agricole,
comme la culture du chicon, qui y a perduré jusque dans
les années soixante et qui était en quelque sorte
la carte de visite d’Evere.
Le Musée communal expose notamment de vieux cageots frappés
de la mention « Chicons, Witloofs, Evere ». Ceci
dit, c'est à Schaerbeek qu'a été inventé
le système de culture du chicon, qu’on appelle
le forçage. Mais, déjà à l’époque,
il n’y avait plus beaucoup de possibilités de développement
à Schaerbeek et c’est ainsi qu’Evere est
devenue la capitale du chicon durant tout la fin du 19ème
et la première moitié du 20ème siècle,
l’autre activité économique importante étant
la briqueterie. Mais, je le disais, la ville a petit à
petit gagné du terrain et….
Opladis : … et ce sont plutôt les
technologies nouvelles qui se développent aujourd'hui
à Evere.
Dans les années '60, parce qu'elle possédait
beaucoup de terrains, Evere a connu une urbanisation galopante
de type "cité dortoir", parce qu’elle
était située à proximité d’une
série de pôles d’emplois très importants.
Vous avez parlé de l’OTAN, mais il y a également
l’armée avec les casernes du quartier Sainte
Elisabeth. A cause de ce pôle d'emplois, on a créé
de l’habitat.
Ce
qui caractérise Evere dans les choix faits après
guerre, c’est qu’on a pu développer de
pair l’habitat et l’emploi, dans un cadre où
l’environnement était devenu une préoccupation
importante.
Le caractère vert (les espaces verts, les parcs, etc.)
était déjà intégré dans
la réflexion urbanistique. On s'est dit « On
va développer de l’urbanisme, mais pas n’importe
comment: en maintenant le privilège d’un espace
vert pour l’habitant ».
D’autre part, en ce qui concerne l'emploi, Evere dispose
de plusieurs zonings de « type industriel» SDRB*
où, au fil du temps, se sont effectivement développés
une série de pôles en matière de nouvelles
technologies. Ce n’est donc pas un hasard si tant Mobistar
que Base y ont leur siège social. vous avez vraiment
tout un pôle technologique avec Level 3 – qui
est un distributeur d’informations à très
haut niveau pour les entreprises.
Tout cela se situe à Evere parce qu’à
l’époque, on c’est dit que, vu sa situation
géographique à la fois proche de l’aéroport
de Zaventem et du Ring, Evere présentait tous les atouts
nécessaires pour développer un pôle d’emplois.
Au départ d’Evere, vous allez très rapidement
vers d’autres destinations, tant en Wallonie qu'en Flandre.
Mais cette réflexion a parfois entraîné
quelques excès au niveau urbanistique.
Vous parliez d'immeubles… Heureusement, il n’y
en a pas trop ! Soucieux de développement démographique,
Franz Guillaume, qui fut bourgmestre de 1947 à 1963
et avait une vision fortement inspirée par Le Corbusier
et ses disciples belges, a voulu développer l’habitat
en hauteur pour dégager de l’espace au sol. De
l’espace vert, de l’espace de loisirs. Certains
bâtiments typiques du haut d'Evere, que l’on peut
trouver – c’est une question de goût –
ou très laids ou géniaux, ont été
bâtis sur pilotis afin qu’on puisse les traverser
de part en part par le dessous, l’idée étant
de répondre au fameux concept du « huit-huit-huit
» : 8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures
de repos, la grande revendication du mouvement ouvrier !
Ce n’est pas un hasard si l’on a développé
ce concept ici puisque c’est une commune à majorité
socialiste depuis 1946. Il y a cependant des choses qu’on
ne referait plus aujourd’hui. Les excès sont
heureusement limités et on développe par ailleurs
un urbanisme différent..
Opladis : Il y a également de l’habitat
social sous forme de cités jardins…
C’est un autre pôle : les fameuses cités
jardins, que ce soit Germinal, Ieder Zijn Huis – ou
le Home Familial Bruxellois, ce sont essentiellement des cités
jardins. S'il fallait les « privatiser », les
mettre sur le marché libre, ces maisons se vendraient
à des prix démentiels car leur cadre est assez
extraordinaire. Il est moins connu que Floréal ou Le
Logis » à Watermael-Boitsfort parce que c'est
moins marquant au plan architectural, mais c’est le
même type d’urbanisme. Ainsi, Evere, suite également
à des volontés politiques, compte un nombre
important de logements sociaux (autour de 15%), alors que
la moyenne bruxelloise tourne plutôt autour de 8 à
9 %. C’est aussi un habitat d’urbanisme ouvert
au plus grand nombre.
Ce sont aussi des choix que l’on peut faire au plan
politique: dans le marché actuel du logement, un des
grands défis des bourgmestres bruxellois est de maintenir
une population de type « classe moyenne ». C’est
une préoccupation permanente parce que l’équilibre
bruxellois se fait aussi dans la diversité idéologique.
Nous n'avons jamais visé à développer
des villas ou des habitations de ce genre, mais plutôt
des maisons unifamiliales abordables.
Cependant, actuellement, cela devient un peu la quadrature
du cercle parce que le marché du logement est tel qu'entre
l’offre et la demande, les prix commencent tout doucement
à s’envoler, y compris à Evere, parce
qu’il y a une crise du logement en général
à Bruxelles. Une des autres volontés majeures
des bourgmestres qui se sont succédés ici, c’est
d’offrir au plus grand nombre une série de services
qui va de l’habitat (social ou autre) aux infrastructures
sportives et culturelles, toujours dans une volonté
d’ouverture au plus grand nombre. Pas d’élitisme
! Ce qui ne signifie pas qu’on fait n’importe
quoi, mais on n'exclut personne et on essaie d’aller
dans la diversité tout le temps.
Sur le plan sportif, nous n’avons jamais cherché
à avoir un club quel qu’il soit, jouant dans
l’élite. Cela ne nous intéresse pas. Je
ne dis pas qu’il ne faut pas d’élite sportive,
mais il faut surtout le sport pour tous et c'est l'objectif
poursuivi au travers de nos deux halls omnisports, la piscine,
les clubs de tennis et autres, le tout ouvert à tous.
Opladis : C’est un domaine que vous connaissez
bien puisque vous avez été échevin des
Sports avant d’être bourgmestre ! J’ai été échevin des Sports,
des Finances, un peu de tout, ce qui permet d’avoir
une vision panoramique de la situation. En ce qui concerne
le sport pour tous, nous avons développé la
Bourse des sports, qui permet d’intervenir dans les
frais de cotisations pour les familles de plusieurs enfants
qui éprouvent des difficultés de paiement.
Le sport pour tous, c’est un peu le fil rouge de la
politique menée à Evere depuis plus de 60 ans..
Opladis : Sport pour tous = aussi sport pour les
seniors ?
Bien sûr ! Il existe toute une série d’activités
pour les seniors, qui sont développées notamment
au travers de nos associations pour le 3ème âge.
Pour certains, c’est de la remise en forme, pour d’autres,
le maintien d’une bonne santé physique. L’idée
est de permettre à ces personnes de rester en mouvement.
De même, sur le plan culturel, nous avons un grand nombre
d’associations culturelles, d’artistes et autres,
s’adressant à des gens du 3ème âge,
simplement parce qu’elles ont du temps à consacrer
à ces activités et que c’est souvent l’occasion
de développer des dons que la vie familiale et professionnelle
ont bridé.
C’est aussi le moment où l’on passe de
l’activité professionnelle à l’activité
pour soi et il importe, à ce moment-là, que
l’on puisse trouver à proximité de chez
soi toutes les opportunités pour développer
ces dons. Le senior n’est pas un public exclusif, mais
fait partie d’un public demandeur d’activités.
Opladis : Selon mes informations, la commune ne
développe pas elle-même la majorité des
activités pour les seniors. Vous misez plutôt
sur l’associatif, notamment socialiste et chrétien.
Effectivement ! Parce que c’est aussi une référence
historique. Ma conception du service public, c’est qu'il
ne faut pas se substituer à ce qu'on trouve dans l’associatif
(dans la diversité, bien évidemment). Eux-mêmes
sont acteurs et participants à l’activité.
Une série d’associations mènent des activités
à destination du 3ème âge et nous n'intervenons
directement ou indirectement que là où c’est
un peu plus pointu.
Je pense notamment aux technologies de l’information.
L’objectif est de permettre un accès des seniors
aux nouvelles technologies et nous le réalisons au
travers des centres culturels, en mettant à disposition
du matériel récent et performant, avec des formateurs
flamands et francophones. Par contre, pour tout ce qui a trait
aux activités habituelles de loisirs, ce sont les organisations
qui s’en occupent.
Opladis : Les maisons de repos d'Evere sont-elles
sont essentiellement d’initiatives publiques ou privées
?
Jusqu’à il y a 6 ou 7 ans, la maison de repos
dépendait du CPAS. Nous étions les seuls à
offrir ce service avec une maison de repos de l’associatif
chrétien. Nous nous sommes ensuite retrouvés
en déficit par rapport aux normes relatives au nombre
de places par habitant et puis, en très peu de temps,
on a vu fleurir une série de maisons, dans des créneaux
financiers différents. Il importe, ici aussi, de maintenir
la diversité et, plus que jamais, un home public a
son importance. Il y a d’ailleurs un chantier en cours
pour l’extension de notre home.
Opladis : La volonté publique et associative
est aujourd’hui de permettre aux seniors de rester le
plus longtemps possible chez eux tout en bénéficiant
des infrastructures. Avez-vous des projets dans ce sens à
Evere ?
Des projets, non. C’est la réalité. Comme
beaucoup de communes, nous avons développé,
en partenariat avec des réseaux du style « centrale
de soins à domicile » et le CPAS, un personnel
d'aides familiales et seniors.
L’objectif principal est de maintenir les personnes
à domicile dans les meilleures conditions, parce que
cela correspond à leur volonté profonde de rester
le plus longtemps possible autonome. Il est vrai qu’à
un moment donné, il faut le petit coup de pouce pratique
pour pouvoir rester chez soi, mais c’est vraiment un
de nos objectifs majeurs. On allie à la fois le désir
de bon nombre de personnes et le souhait de ne pas créer
une surcharge en matière de frais de soins de santé.
D’une certaine manière, on préserve aussi
la sécurité sociale en maintenant les gens chez
eux. On allie volonté individuelle et souci collectif.
Opladis : Pour nos lecteurs qui, de passage à
Bruxelles, souhaitent faire un petit saut à Evere,
que faut-il venir y voir ou éventuellement y goûter
? Evere
fait partie de ces communes de deuxième couronne qui
n’ont pas, vu leur passé agricole, développé
un patrimoine architectural particulièrement remarquable.
Il y a quand même l’église Saint-Vincent
(un bâtiment classé) mais surtout le moulin d’Evere
qui est le témoin de l’activité économique
du siècle passé et a heureusement été
maintenu: on l’a reconverti en moulin à épices.
Jusqu’à la fin des années 60, on y produit
poivre et autres condiments.
L’ensemble du site est dans un écrin de verdure.
C’est une petite venelle avec un groupe de maisons et
on a acquis le tout fin 1998 pour y développer un projet
de rénovation avec une association environnementaliste.
Nous en sommes au projet d’études et essayons
d’obtenir l’accord de principe de subsides, l’idée
étant que, d’ici un an et demi à deux
ans, on puisse finaliser la rénovation de ce site.
On ouvre déjà lors des Journées du Patrimoine,
mais on ne peut pas accéder au moulin pour des raisons
de sécurité. Lorsqu'il sera rénové,
ce sera vraiment un endroit à conseiller.
Pour le reste, même si ça peut paraître
un peu morbide, je conseille d’aller voir le cimetière
de Bruxelles qui remonte à l’époque de
Léopold II, lequel avait fait installer ce cimetière
en pleine campagne pour des raisons sanitaires. Ce superbe
parc de 38 hectares regroupe essentiellement des espaces verts,
des arbres remarquables et des monuments funéraires,
dont certains sont classés. Il y a notamment le rond-point
des bourgmestres, toutes les parcelles des anciens combattants
et militaires anglais et allemands de la Seconde Guerre mondiale
et on peut y passer la journée à flâner
en admirant les monuments. C’est moins glamour que le
Père Lachaise car il y a moins de personnalités
artistiques, mais par rapport à l’histoire de
notre ville et de notre pays, on y trouve pas mal d'intérêt.
Pour le reste, il faut profiter des espaces verts. Evere compte
aussi une réserve naturelle. Ce n’est pas le
Zwin, mais ça témoigne des anciens marais. Le
« Moeraske » a été classé
comme site protégé il y a 15 ans. L'association
qui le gère organise des visites et y pointe les intérêts
botaniques. C'est assez passionnant de voir qu’en pleine
ville, on peut encore préserver des écrins de
verdure.
Opladis : Vous avez aussi mentionné un musée…
Le Musée communal d’Evere a une portée
généraliste et retrace tout notre passé
associatif et économique. Le chicon en fait donc partie.
Toute une série d’objets liés à
sa culture y sont exposés pour montrer comment ça
fonctionnait, car on ne se rend pas bien compte des conditions
dans lesquelles on cultivait le chicon. Il n’est pas
étonnant que, pour des raisons économiques évidentes,
on ait développé sa culture en dehors de la
pleine terre : l'industrialisation de la culture du chicon
de pleine terre est impossible.
La main de l’homme est nécessaire et dans des
conditions difficiles : le chicon se récolte en hiver,
en plein air et à même la terre, car il s'agit
d'une racine qui ne peut voir la lumière du jour sous
peine de perdre sa couleur immaculée et de verdir.
Sa récolte se faisait donc à l’époque
à quatre pattes dans la boue. Il était protégé
de la lumière par une espèce de dôme en
tôle ondulée parcouru par un système de
réchauffement de la terre pour éviter le gel.
Il y avait chauffage central de la terre donc de la boue.
Ce sont des conditions extrêmement difficiles.
C'est pourquoi, si le chicon de pleine terre n’est pas
aujourd'hui un produit de luxe, il y a quand même une
nette différence de prix, car il est incomparable au
goût. Toujours à propos du chicon, derrière
la Maison communale, l'ancienne ferme du Geuzenberg abrite
le Musée de la Witloof, où l’on retrouve
tout l’historique de la culture du chicon à Evere.
Des activités y sont régulièrement organisées
: la criée, des fêtes d’habitants, etc...
Opladis : Je vous remercie pour toutes ces informations,
Monsieur le Bourgmestre, et vous souhaite bonne continuation
à Evere.
Ce fut un plaisir. Merci également de votre visite.
Une
interview réalisée le 7 juillet 2004 par Memogrames,
pour compte de Opladis.