A 59 ans, Willy Decourty a déjà un long parcours
politique derrière lui : conseiller communal de 1983
à 1988, il fut ensuite échevin de 1989 à
2000.
Depuis les dernières élections communales, il
emmène une coalition PS-ECOLO-cdH, véritablement
alternative à Ixelles, traditionnellement libérale.
Il est par ailleurs parlementaire régional bruxellois.
Ce licencié en journalisme et communication sociale est
un passionné de lecture. Amateur d'art en général,
il avoue une atti-rance particulière pour le théâtre.
Bourgmestre d'Ixelles, il lui arrive cependant de quitter sa
commune pour prendre le large : il adore la voile et les ballades
en mer. il est aussi un caricaturiste hors pair et a d'ailleurs
illustré à plusieurs reprises les campagnes du
PS à Bruxelles, notamment sous forme de bandes dessinées.
Dans son action politique, ce sont principalement les questions
liées à l'urbanisme et au cadre de vie qui l'interpellent.
Son interview nous le confirme.
Opladis
: Monsieur le Bourgmestre, la commune d'Ixelles est célèbre,
à plus d’un titre, à travers tout le pays
: Ixelles, c’est… la Place Flagey et le bâtiment
de l’INR, l’actuelle RTBF, désormais réhabilité
et réinvesti par la culture, de très beaux étangs
au cœur de la Cité, l'abbaye de la Cambre, une partie
des institutions européennes, deux universités,
plusieurs hautes écoles, un Musée de renom, des
théâtres… C’est aussi toute l'animation
culturelle du haut de la ville, à la Porte de Namur.
Et puis aussi une commune multicolore et multiethnique, avec
notamment le quartier Matonge, très animé, qui
accueille essentiellement la population centrafricaine. Ixelles,
c’est enfin et surtout une des communes bruxelloises les
plus peuplées, avec 77.000 habitants !.
Nous sommes en effet la quatrième ou cinquième
commune de la région au niveau du nombre d’habitants
inscrits sur les registres de population. Et de plus, vous l’avez
souligné dans votre présentation, les activités
sont multiples et il y a donc pal mal de difficultés
à gérer une telle entité. La nomenclature
que vous avez décrite implique une gestion stricte.
Ixelles est une commune avec effectivement 169 nationalités.
C'est important ! C'est presque l'ONU… avec moins de
difficultés quand même ! Mais avec un équilibre
à maintenir. Certes, on ne peut pas dire qu’Ixelles
soit une commune avec des ghettos. Il y a des concentrations
de po-pulations : Portugais, Maghrébins… Mais
la première des nationalités à Ixelles,
hors population belge, est la française. Imaginez :
quelque 6.000 Français sur 77.000 habitants. Mais évidem-ment,
nos amis français passent plus inaperçus que
la population centrafricaine de Matonge ! Précisons
d’ailleurs que Matonge est avant tout un lieu de rencontre
pour les Africains de Bruxelles, voire de toute la Belgique
et même au-delà des frontières belges.
Il y a des Africains qui y habitent, mais ce n'est pas en
grande proportion. Mais cela implique une gestion particu-lière,
parce qu'il faut accueillir ces gens. Il faut pouvoir encadrer.
Il y a pas mal de problèmes qu'il faut régler.
De même, nous devons être attentif à une
forte présence estudiantine, puisque nous avons un
quartier universitaire. Une partie de l’ULB est certes
située sur Bruxelles, mais, au fond, toutes les retombées,
toutes les activités sont sur Ixelles, ainsi que l’ensemble
du campus de La Plaine. Impossible de prétendre que
les universités ne sont pas ixelloises. Cela implique
évi-demment donc aussi une approche particulière.
Et puis, vous avez les quartiers à la mode comme le
Châtelain ou encore tout le développement économique
du haut de la ville. C'est clair qu’Ixelles est une
commune extraordinairement vivante.
Et
sur le plan culturel, nous comptons quatre théâtres
en activité et toute la chaîne de cinémas
à la Porte de Namur. Je dirais qu'Ixelles peut vivre
culturellement en presque autarcie.
Opladis : Vous avez effectivement la réputation
d’une commune avec une tradition culturelle très
riche. Vous possédez notamment un musée communal
remarquable au niveau de ses collections de peinture.
Oui, c'est un musée dont la renommée a dépassé
largement les frontières de la commune et connaît
même une renommée internationale, puisqu'on est
saisi très régulièrement de demandes
de prêts d'œuvres et qu’on est associé
à des expositions à l'étranger. Notre
musée communal est vraiment quelque chose d'important,
de fondamental, associé intimement à la renommée
d'Ixelles.
Opladis : En dehors de votre bel hôtel de
ville qui était jadis la demeure de la Malibran, une
cantatrice célèbre au-delà de ses talents
lyriques, y a-t-il d'autres monuments remarquables qu'il faut
absolument voir si l'on vient se promener à Ixelles?
On peut souligner d’emblée qu'Ixelles est une
des communes – il y en a d'autres, heureusement –
qui a été préservée au niveau
de l'architecture. Il faut rendre hommage à mes prédécesseurs.
C'est que la période de destruction de la ville, ce
que l'on a appelé "la bruxellisation", n'a
pas laissé, heureusement, trop d'empreintes à
Ixelles. La seule tour, la Tour Bastion, qui existe à
Ixelles se dresse Porte de Namur. Il n’en existe pas
d'autres sur le territoire d'Ixelles. Donc il y a bien eu
quelques démolitions modernistes, c'est vrai, mais
on peut dire que le patrimoine architectural ixellois est
particulièrement conservé. C’est une richesse
fondamentale qu'on essaye de préserver effectivement.
Opladis : Il faut d'ailleurs remarquer que, lorsqu'on
a construit du neuf, ce fut avec une recherche d'harmonie.
La place Flagey en est un exemple flagrant, où l’ensemble
des immeubles à appar-tements construits dans les années
cinquante ont dû s’aligner sur la ligne architecturale
de l’INR.
Tout à fait. C'est le bâtiment de Diongre qui
a donné le ton et toute la place Flagey s'est harmonisée
sur le bâtiment de la Radio. Toute la difficulté
maintenant, c'est la réhabilitation de la place Flagey,
puisqu'un bassin d'orage y est actuellement en construction.
Après cela, il faudra tout remettre en ordre et aménager
une place en harmonie avec l'environnement.
Opladis
: Les travaux finis, la place redevient-elle le lieu traditionnel
de marché et, alternativement, un vaste parking ?
Tout à fait. Le marché, certainement ! Les activités
culturelles ou folkloriques, assurément aus-si. Le
parking, c'est autre chose puisque l'on profite du creusement
du bassin d'orage pour aménager un parking souterrain
d’un peu moins de 200 places. Ce ne sera pas suffisant
vu les activités diverses dans le quartier, mais cela
va contribuer quand même à éliminer une
série d'emplacements de parking sur la place mêm.
Il faut essayer de trouver un équilibre, mais la place
doit être avant tout un lieu permanent de convivialité.
Opladis : Une Place Flagey qui renaît également
du point de vue culturel puisque l'INR connaît une nouvelle
jeunesse.
Effectivement. Avec la maison de la radio, je peux dire que
les promoteurs du projet ont pris à présent
leur envol. Ce n'est pas évident : il leur faut amortir
un investissement considérable, de l’ordre d’un
milliard d’anciens francs. Mais enfin, je crois que
c'est bien parti. A côté de cela, vous avez aussi
le Marni, rue de Vergnies, une rue qui aboutit Place Flagey…
Opladis : Qui a avantageusement remplacé
un bowling !
Un bowling qui avait lui-même succédé
à un cinéma. Maintenant, c'est à nouveau
un lieu culturel. Flagey, c'est le cœur principal d'Ixelles,
mais c'est un cœur d'activités économiques
et cultu-relles. Et cela, c'est fondamental.
Opladis : On constate aussi que beaucoup de rues
adjacentes à la Place Flagey connaissent un sérieux
lifting. Le résultat d’initiatives privées
ou d’une démarche publique?
Il y a un peu des deux. Il est vrai que le public a donné
l'exemple. Cela remonte à quelques années. Tout
le quartier de la rue Gray est un quartier populaire qui souffre
depuis à peu près cent ans de problèmes
d'inondations. Et c’est un quartier auquel on s'est
attaqué : on a refait les égouts, on a élargi
les collecteurs et on en a profité aussi, avec l'aide
d'un contrat de quartier passé avec la région,
pour rénover sérieusement l'habitat.
Opladis : Essentiellement des logements sociaux
?
Beaucoup de logements à caractère social effectivement,
parce que la commune était proprié-taire d'une
grande partie des habitations suite à des expropriations,
voici très longtemps, dans la perpective de tracer
une autoroute urbaine à cet endroit. Le projet a été
heureusement aban-donné mais, la commune étant
propriétaire, on a rénové l'ensemble
des bâtiments. Cela a eu un effet d’impulsion
et une bonne partie du privé a suivi. Le reste va suivre
avec le renouveau de Flagey. On va vers un boum....
Opladis : Avec peut-être un risque de surenchère
immobilière ?
Tout à fait. C’est une des craintes des pouvoirs
publics ixellois, que ce risque de spéculation. Il
y a des gens qui imaginent l'avenir du quartier et commencent
à investir. Et cela ne peut se faire qu'au détriment
des revenus fragiles ou moyens. Et c'est une des difficultés
rencontrée au ni-veau de toute la commune, d'ailleurs,
et qui n'est pas propre uniquement au quartier Flagey. Ixelles
est une commune demandée, convoitée. Donc, il
y a forcément une tendance à la hausse des prix
et l'implantation européenne partiellement sur Ixelles
n'arrange pas les bidons. Parce que les fonctionnaires européens,
bien sûr, ont des possibilités que la moyenne
de la population n'a pas et ils recherchent des quartiers
animés comme ceux d’Ixelles. Cela contribue inévita-blement
à la hausse des loyers.
Opladis : Parlons maintenant des seniors. Quelle
est la politique menée par la commune à l'encontre
des plus de soixante ans ?
Je prolonge mon propos précédent. Je pense qu'une
partie de la population plus âgée est particulièrement
menacée par cette tendance à la spéculation
et à la hausse des loyers. Les seniors qui n’ont
pas la chance d’être propriétaires de leur
habitation bénéficient souvent de loyers raisonnables
pour des appartements ou des maisons qu’ils occupent
de longue date.
Mais, à partir du moment où la spéculation
est là, la tendance des propriétaires est d'essayer
d'éliminer les locataires jugés parmi les moins
rentables, avec tous les drames sociaux que cela peut entraîner.
Et il n'y a pas véritablement d'alternative : à
Bruxelles, le parc des logements sociaux est extrêmement
faible par rapport à l’offre des particuliers.
Et Ixelles est assurément une des dernières
communes au niveau quantitatif, pour ce qui est des logements
sociaux. Donc, les listes d'attente, c'est trois ans, quatre
parfois.
Opladis : Ixelles a été longtemps
dominée par des majorités dont le souci du logement
social n'était peut-être pas la première
des priorités.
Tout à fait. En réalité, nos logements
sociaux datent du début du 20e siècle. C'était
à l'époque du libéralisme d’assistance.
En fait, c'étaient les pionniers du libéralisme.
Cela a changé ensuite et il y a eu une longue période
où l’on n'a plus investi ou très peu.
Quand on compare avec d'autres communes, Ixelles apparaît
un peu comme la lanterne rouge. Ce n'est pas évident
à rattraper. On essaye, mais cela ne fait que trois
ans que la majorité PS-Ecolo-CDH est là. Il
n'y a pas de miracle, car, pour l'immobilier, il faut un temps
fou.
Une politique de rénovation, c'est évidemment…
On a commencé par la rénovation des bâti-ments
communaux parce qu'ils étaient dans un très
mauvais état. Ce programme avait déjà
commencé avant, quand j'étais l'échevin
des travaux publics pendant 12 ans, dans une coalition PRL-PS
dominée par les libéraux. On a un parc immobilier
d'environ 250 logements sociaux, dont 80 à 90 % en
très mauvais état… On arrive au bout maintenant.
On est en train de termi-ner les travaux.
La politique que l'on mène à présent,
c'est l'acquisition de nouveaux bâtiments, neufs ou
an-ciens à rénover : on essaye ainsi d'implanter
des familles moyennes fragiles, mais c’est une goutte
d'eau dans l'océan de la demande.
Opladis : Quant aux seniors moins valides qui
choisissent la maison de retraite, l'offre est assez im-portante
sur Ixelles, notamment au niveau des maisons privées.
Mais peut-être avec des condi-tions financières
qui sont comparables aux loyers que vous évoquiez ?
Oui, une offre assez large, mais des tarifs très variables
effectivement. Mais nous disposons d’une double offre
publique : le CPAS dispose d’une maison de retraite,
le home Jean Van Aa, qui accueille des gens dont les conditions
sont modestes. Par ailleurs, la maison de retraite «
Les Heures Douces » dépend directement des services
communaux. Le confort y est un peu plus soigné et les
prix un peu plus élevés également. Il
s’agit d’une création de l’ancienne
majorité de l'époque, dans les années
cinquante, initiée par le Docteur Clément, l'échevin
des œuvres sociales. Voilà pour ce qui est de
l’offre au niveau public, mais il est vrai qu'il y a
beaucoup d’initiatives privées, à des
prix très différents. Et il y a des approches
très différentes aussi.
Opladis : En direction de l'ensemble des seniors,
quelle politique la commune développe-t-elle? Au-delà
du traditionnel voyage annuel ou du goûter offert par
le bourgmestre ou l’échevin en charge du 3e âge,
j’entends !
A Ixelles, c’est l'échevinat des affaires sociales
qui organise effectivement des voyages, des rencontres, des
tournois de divers types. Mais le côté social
est plus mis en évidence par des aides que l'on peut
développer, soit une approche très individuelle.
Je dois reconnaître qu'il n'y a pas une approche collective
au niveau des problèmes du troisième âge.
Et c'est probablement le fait que nous héritons, je
dirais, d'une situation historique.
Ixelles est traditionnellement une commune assez bourgeoise,
qui se modifie bien entendu, où une grande partie de
la population âgée se suffisait à ses
besoins. C’est d'ailleurs ce qui expli-que le fait que,
dans le passé, on a cru utile de construire deux maisons
de retraite, une maison pour les moins riches, qui relève
du CPAS, et une autre administrée directement de la
com-mune, avec une sélection des pensionnaires. Nous
n’y avons pas touché pour l’instant, mais
je pense que le développement futur devrait repenser
cette situation-là parce que les populations changent.
Avec 169 nationalités et des populations d'origine
immigrée où, selon la tradition, les aînés
sont toujours pris en charge par les nouvelles générations.
Ce sont des différences essentielles entre les Belges
et les non Belges. Donc, à la limite, aujourd'hui,
le problème n'est pas criant, mais il faut investir
pour l'avenir parce que les générations futures
issues de l’immigration vont s'intégrer fort
probablement, dans une optique occidentale. Et donc, des seniors
vivant actuellement au sein de leurs familles constitueront
demain de nouveaux usagers pour nos homes.
Opladis : Pour conclure, que faut conseiller de
voir, de goûter et de boire aux seniors qui seraient
tentés lors d'une escapade à Ixelles ?
Difficile à conseiller, tant il y a de possibilités
à Ixelles !
Opladis : En tout cas, sur le plan gastronomique,
on peut satisfaire les plus difficiles. Vous avez plus de
300 restaurants avec quasi toutes les cuisines du monde !
Oui, aucun problème pour trouver à bien manger.
Et l’on est très multiculturel. Tous les appétits
peuvent être rencontrés, tous les goûts
peuvent être comblés. Et sur le plan culturel
aussi. On parlait du musée, bien entendu. Il n'y a
pas que le musée. Nous avons des théâtres
et des ci-némas, mais des galeries d'art aussi. Ixelles
couvre véritablement les goûts de toutes les
gammes de la population, des plus jeunes aux plus âgés.
Opladis
: Au moment où nous nous rencontrons, les fenêtres
de votre bureau vibrent au rythme du jazz. On s’active
pour les derniers préparatifs du jazz marathon, qui
fait naturellement escale à Ixelles. Mais bien d'autres
événements se déroulent à Ixelles
tout au cours de l'année. Vous avez d'ailleurs un site
Internet avec un agenda répertoriant tous ces événements.
Ixelles est effectivement l’une des communes qui bougent
le plus en matière d'événements. Ici,
les événements culturels, les brocantes, les
fêtes de quartier, ça n'arrête pas, du
début du printemps jusqu'à la fin de l'automne…
Opladis : Eh bien donc, à tous ceux que
cela tente, rendez-vous un de ces beaux jours à Ixelles,
pour une brocante, un spectacle, une fête de quartier,
un bon resto ou une visite au Musée communal. Merci
de votre accueil, Monsieur le Bourgmestre. Bonne continuation.
Merci beaucoup pour votre visite. Et rendez-vous sur Opladis
!
Une
interview réalisée le 14 mai 2004 par Memogrames
sprl, pour compte de Opladis.