Opladis : En Région bruxelloise, au niveau
institutionnel, les choses ne sont jamais simples. Il faut faire
cohabiter deux communautés dans des institutions qui
sont très complexes. Ces complications bicommunautaires
conjuguées avec les indispensables équilibres
politiques entre les différents partis de la majorité
ont, par exemple, pour effet qu’il n’y a pas un
seul ministre bruxellois en charge de l’intégralité
de la politique régionale à destination des seniors,
mais quatre !
En effet, les matières qui ont été régionalisées
sont, à Bruxelles, de la compétence de la COCOF
ou de la COCOM ou encore de la VGC.
Toutes les maisons de repos
publiques dépendent automatiquement du bicommunautaire,
mais les institutions privées relèvent soit du
bicommunautaire soit du mono communautaire. De plus, complication
supplémentaire, on compte à Bruxelles un ministre
de l’aide aux personnes et un ministre de la santé.
Ce dernier est donc compétent pour la question de la
santé des personnes âgées, notamment celles
résidant en maisons de retraite, lesquelles relèvent
tantôt du bicommunautaire, tantôt du mono communautaire.
Soit, en fin de compte, des compétences réparties
entre quatre ministres !
Opladis : Et pourtant, lorsqu’une maison
de retraite est classifiée mono communautaire, cela
ne veut pas dire que les pensionnaires y sont exclusivement
francophones ou néerlandophones, ni que le personnel
est issu d'une seule communauté.
Non. L'appartenance communautaire d’une maison de repos
est déterminée par la langue pratiquée
pour ses actes de gestion interne. Et pas du tout selon la
langue des bénéficiaires, puisque, légalement,
les Bruxellois ne sont ni des Francophones ni des Néerlandophones.
De même, le personnel aussi peut être indifféremment
flamand ou francophone, peut avoir un diplôme qui vient
de Flandre, cela n'a pas d'importance. Cette situation pose
évidemment un problème de lisibilité
pour les personnes âgées ou leurs familles, qui
comprennent assez mal ce partage des compétences et
ont parfois des difficultés à s’y retrouver
et à savoir où elles se trouvent. Maison de
retraite qui dépend de la COCOF ou de la COCOM ? Cela
ne veut pas dire grand-chose pour les personnes âgées
et c'est donc un peu compliqué pour elles.
Opladis : Or, en réalité, suivant
les classifications de ces maisons, les règles qui
y sont appliquées ne sont pas obligatoirement les mêmes.
Le nombre minimum de mètres carrés d'une chambre
peut différer suivant que la maison de repos est classée
mono ou bicommunautaire. C'est un peu fou, cela : typiquement
de l’institutionnel bruxellois ?
Oui, tout à fait. Les trois institutions communautaires
(COCOF, COCOM, VGC) ont un pouvoir de légiférer
: la COCOF peut prendre des décrets qui ont force de
loi sur le territoire de Bruxelles, et c'est la même
chose pour le bicommunautaire, avec des ordonnances. Et donc
chacun peut prendre des législations dans son domaine,
qui peuvent être différentes.
C'est clair qu'on fait un gros effort d'harmonisation, parce
que cela n'a pas de sens d'avoir des normes différentes
pour les maisons de retraite, selon qu’elles sont répertoriées
mono ou bicommunautaires. On peut admettre d'avoir d'énormes
différences entre le secteur public et le secteur privé,
par exemple. Mais au sein du secteur privé, selon une
classification mono communautaire et bicommunautaire, cela
n'a pas vraiment de sens. Donc, on se concerte entre ministres
pour fixer des normes identiques. Mais on gère aussi
un héritage de normes qui étaient différentes
et tout n’est donc pas encore harmonisé.
Opladis : Y a-t-il malgré tout volonté
de coordination entre les différents ministres? Vous-même
et votre collègue Eric TOMAS êtes logés
dans le même bâtiment et appartenez au même
parti : ça simplifie les choses. Mais y a-t-il coordination,
par exemple, avec votre collègue FDF Didier GOSUIN
?
Oui, on a eu des coordinations très régulières
avec le Ministre GOSUIN en matière de santé
et surtout à propos de la politique des personnes âgées.
On se concerte entre cabinets. Pour la santé, Didier
Gosuin est à la fois compétent à la Région
et à la COCOF : donc, il se coordonne avec lui-même,
pourrait-on dire.
Opladis : Sous le regard critique du secrétaire
d'Etat flamand dont il est flanqué !
D'un Flamand, oui, pour ce qui est du bicommunautaire. Mais
nous avons régulièrement des réunions
entre nous et nous coordonnons. Toutefois, cette coordination
devrait, à mon sens, être institutionnalisée
lors de la prochaine législature. Ce serait bien d'avoir
une sorte de plate-forme de concertation bruxelloise entre
les différents ministres qui ont l’une ou l’autre
compétence, une compétence à part entière,
comme l'aide aux personnes, mais aussi peut-être le
ministre du logement ou tout qui, au sein du gouvernement,
intervient à un moment ou l’autre dans la vie
des personnes âgées. Il faut mettre ces personnes
régulièrement et de manière officielle
autour de la table, pour avoir une plus grande coordination.
Opladis : Bref, un dispositif légal qui
serait en quelque sorte l'huile dans l'engrenage ?
Tout à fait. Cela se pratique déjà un
peu au fédéral, au travers de la conférence
interministérielle "santé publique".
On a déjà des réunions avec le fédéral
et toutes les institutions fédérées,
mais c'est au travers de la santé publique et c'est
en conséquence limité aux seuls aspects "santé".
Au niveau fédéral aussi, ce serait bien de mettre
sur pied une conférence interministérielle "personnes
âgées", qui permette de croiser matières
fédérales et matières communautaires
et de mettre tous les interlocuteurs autour de la table.
Opladis : Malgré ces difficultés
institutionnelles typiquement bruxelloises, le schmilblik
a-t-il avancé au cours de cette législature
?
Oui, le schmilblik a avancé. On a mis sur pied des
projets pour les personnes âgées qui sont, je
pense, novateurs. Il y a encore évidemment des choses
à faire. Il faudra notamment qu'on revoie la réglementation
des maisons de retraite lors de la législature prochaine.
On a travaillé sur un texte, mais il n’a pas
pu être adopté pour des raisons de calendrier.
Mais il est finalisé et pourrait être adopté
rapidement à la législature prochaine. Il permettra
une réactualisation des législations existantes,
qui date de 1997. On intégrera notamment de nouvelles
structures dans cette réglementation, qui ne sont pas
pour le moment réglementées à la COCOF.
On intégrera aussi toute une série de normes
nouvelles, notamment de normes de contrôle, de normes
qui ciblent, je vais dire, les conventions entre les personnes
âgées et les gestionnaires de maisons de repos.
Nous avons aussi apporté notre soutien à des
associations qui ne sont ni des maisons de repos ni des résidences
services, mais qui accomplissent de l’excellent travail,
au quotidien, avec les personnes âgées. Pour
cela, il faudra aussi qu'on puisse dégager un budget
plus important lors de la législature prochaine pour
la politique des personnes âgées au niveau régional.
Opladis : Je me suis laissé dire que vous
aviez eu l'avantage, étant ministre en charge du logement,
de coordonner avec vous-même certaines initiatives innovantes
en faveur des seniors, du côté de Neder-Over-Heembeek,
notamment.
En effet, étant compétent à la fois pour
le logement et l'action sociale, cela m’a permis de
développer des projets communs qui, à l'avenir,
devront être multipliés. Notamment, on a mené
à bien un projet dans une cité sociale à
Neder-Over-Heembeek, projet visant à réaménager
un bâtiment. Il s’agit d’un complexe de
petits buildings : l’un d’eux a été
rénové spécifiquement à l'attention
des personnes âgées avec des pièces communes,
des flats privatifs et un coordinateur qui sera présent,
toute la journée dans le but d’animer cette maison
communautaire. Dans ce projet, les personnes âgées
continueront à bénéficier du tarif de
loyer du logement social, mais bénéficieront
parallèlement, via une convention avec un service d'aide
à domicile, d’une assistance et de divers services
à domicile. Le coordinateur pourra, pour sa part, permettre
à ces personnes âgées de continuer à
avoir une vie active dans leur cité sociale. Elles
ne seront pas non plus déracinées puisqu'elles
ne seront pas obligées de trouver une maison de repos
en dehors de leur cité. On évite ainsi le stress
et les tracas d’une délocalisation tout en assurant
un environnement adapté.
Opladis : On est plutôt dans du logement
social adapté, heureuse alternative à la maison
de retraite pure.
Absolument. En fait, nous nous sommes inspirés de l’expérience
française. En France, quand ils ont investi dans le
logement social et dans les cités de logement HLM,
en débloquant de très gros budgets, fut instauré
un droit de tirage préférentiel pour les sociétés
de logement qui rentreraient des projets permettant l’intégration
des personnes âgées dans les cités de
logement social. Nos amis français ont baptisé
cela les foyers-résidence. Ce sont des petites structures
qui prennent en charge les personnes âgées au
sein de ces cités de logement social ou de cités
d'habitations à loyer modéré.
J’ai le sentiment que c'est vraiment l'avenir : proposer
des structures qui soient insérées dans le quartier,
qui permettent aux gens de participer à la vie de la
maison dans laquelle ils sont, mais aussi à la vie
du quartier. On peut même prévoir dans ces structures,
par exemple, un restaurant social, un centre d'accueil qui
soient ouverts sur le quartier. On échappe de la sorte
à l’isolement des personnes âgées
dans une maison de repos, qui ne sortent plus, qui ne voient
plus personne. Je pense que c'est vraiment important.
Opladis : L'allongement de l'espérance
de vie, l'amélioration des soins de santé permettent
aujourd'hui de rester plus longtemps chez soi, moyennant parfois
certains aménagements, comme un lift d’escalier,
des rampes de soutien, … ou encore certaines assistances.
Qu'a-t-on fait en Région bruxelloise ?
En Région bruxelloise, en matière d’aide
aux personnes, on subventionne des services d'aide à
domicile. Cela représente 900.000 heures d’aide
à domicile. Et même s’ils s’appellent
« Services d’aide aux familles », 75 % de
leurs interventions sont à destination de personnes
âgées. Ces services sont assurés essentiellement
par le monde associatif et vont du nettoyage à la télévigilance,
en passant par les soins non médicalisés.
Opladis : Mais les repas, les soins et la télévigilance
ne relèvent pas des mêmes ASBL. Elles ont souvent
leurs spécialités. Le senior s’y retrouve-t-il
dans ce dédale?
C’est pourquoi on a des centres de coordination chargés
de coordonner les services et les soins à domicile.
Ces centres coordonnent les différents services et
soins autour de la personne âgée et établissent
un plan de services et un plan de soins. La personne responsable
de ce plan est joignable et met les différents interlocuteurs
autour de la table. Ce qui permet vraiment de bien coordonner
autour d'une personne âgée, les repas, la pédicure,
les soins, l'infirmière, le médecin s'il y a
un médecin, etc. C’est un réel progrès
!
Opladis : Et qui contacte ce centre de coordination
? C’est au senior à s’adresser à
ce centre ou cela se fait-il à son insu?
Ce n’est pas à l’insu de la personne âgée,
mais celle-ci n’en est pas non plus l’initiatrice.
Ce sont souvent les services d'aide à domicile qui
enclenche le processus, suite à une enquête sociale
et à l’établissement d’un plan de
services. Si la situation de la personne s'aggrave et qu'on
voit que les interlocuteurs se multiplient, que va faire l'aide
familiale ? Elle va proposer qu'on transfère le dossier
de la personne à un centre de coordination, moyennant
bien sûr l’accord du senior concerné. C'est
tout à son avantage et cela ne lui coûte pas
plus cher puisque, en région bruxelloise, l'aide à
domicile est tarifée selon le revenu de la personne.
Donc, cela ne change rien pour elle. Mais c'est l’assurance
d’une meilleure organisation, d’une coordination
dans le temps, afin que les uns et les autres n’arrivent
pas chez le senior au même moment, par exemple.
Opladis : Et ces centres de coordination…
mono communautaires, bicommunautaires, dépendant de
plusieurs ministres ?
Il existe des centres mono communautaires et d’autres
bicommunautaires, mais ils dépendent actuellement du
ministre de la santé Didier GOSUIN.
Opladis : Voilà pour l’assistance.
Mais qu’en est-il de l’adaptation des logements
?
Un aspect qu'il faudrait probablement améliorer pour
que le maintien à domicile soit qualitatif, c'est effectivement
l'aménagement des logements des personnes âgées.
C’est un projet qu'on n'a pas encore eu l'occasion de
mettre en œuvre, mais qu'on essayera de développer
si on est encore là, à la législature
prochaine. Cela qui nécessitera évidemment une
coordination avec la région puisqu'il faudrait pouvoir
intervenir en partie via les communes pour pouvoir investir
dans le logement des personnes âgées.
Il faudrait coordonner, à ce niveau-là, une
politique pour que le logement social, le logement des régies
foncières communales et le logement privé bénéficient
d’un système global permettant d’aménager
le logement des personnes âgées. Ce sont parfois
de petites choses, telles des barres d'appui, et pas nécessairement
des aménagements lourds. Mais ces aménagements
doivent permettre aux personnes âgées de rester
plus longtemps à domicile et d'être sécurisées.
Déjà, dans cette optique, la COCOF subventionne
la télé vigilance, via une intervention dans
le coût de l'abonnement téléphonique et
de l'appareil de télé vigilance, quand les personnes
sont dans les conditions d'un abonnement social.
Opladis : On parlait de la complexité des
institutions en région bruxelloise. Ce qui m'apparaît
personnellement comme un dérapage, c'est l'initiative
venue de Flandre d'une assurance dépendance, qu'on
a proposée insidieusement aux seniors bruxellois francophones,
invités par courrier personnalisé à y
adhérer. Cela ressemble à un cheval de Troie
: ce sont à terme des seniors francophones bruxellois
qu’on comptabilisera comme Flamands dans les statistiques
! C'est extrêmement malsain et cette initiative a d'ailleurs
été mal perçue par beaucoup de responsables
politiques francophones, dont vous-même.
Oui, en effet. On s'est déjà battu contre cette
assurance dépendance. Quand elle a été
mise en place, il y avait eu un premier recours de Communauté
française auprès de la Cour d'arbitrage, qui
malheureusement n'a pas abouti. Lorsque la Communauté
flamande a mis sur pied le système à Bruxelles,
j’ai également décidé d’entamer
un recours auprès de la Cour d'arbitrage. Malheureusement,
celle-ci a décidé de ne même pas analyser
nos arguments et s'est basée sur son arrêt précédent.
Et le problème s’est accentué dans la
mesure où la Communauté flamande a décidé
que les institutions bicommunautaires, qui ne sont pourtant
pas de sa compétence, peuvent adhérer par voie
de convention à l'assurance dépendance flamande.
Ce qui nous pose évidemment un problème puisqu'il
y a une espèce d'effet d'aspiration des maisons francophones
qui voient exclusivement les avantages financiers de l'assurance
dépendance et qui ont, pour cette raison, envie de
passer au système bicommunautaire.
Opladis : Cela relève de la déloyauté
!
Cela relève de la déloyauté, on peut
l’affirmer. Mais cette fois-ci, notre recours n’est
plus introduit auprès de la Cour d'arbitrage, mais
au Conseil d'Etat, puisque cette initiative flamande intervient
via un arrêté de l'exécutif flamand.
Nous nous employons aussi à mettre en garde les maisons
de repos francophones. Il faut souligner que les Bruxellois
qui adhèrent au système de l'assurance dépendance
flamande maintenant ont un stage d'attente de plus de deux
ans. Mais ce qui est très important à dire aussi,
c'est que l'assurance dépendance est un système
assuranciel. Et pas du tout un système de solidarité.
En tant que ministre socialiste, je me suis toujours battu
pour que ce système relève de la sécurité
sociale au niveau fédéral et soit solidarisé
plutôt qu’un mécanisme purement assuranciel.
Même si c'est un avantage pour les personnes âgées,
je crois qu'il doit être envisagé autrement,
comme pilier de la sécurité sociale.
Opladis : Et ces centres de coordination…
mono communautaires, bicommunautaires, dépendant de
plusieurs ministres ?
Tout à fait. Je pense qu'il faudra insister pour que
ce soit revu au niveau fédéral. En tout cas,
on a mené une étude entre francophones, en Wallonie
et à Bruxelles, pour voir quelles étaient les
possibilités de mettre un système d'assurance
dépendance en place en… Francophonie, si j’ose
dire. Il est clair que les résultats ne sont pas très
bons : les trois universités chargées de l'étude
nous disent que, pour une rentabilité à terme
de ce système, il faut qu'il soit fédéral.
Il faut dire d'ailleurs que les Flamands rencontrent de gros
problèmes financiers avec leur système. Ils
ont déjà été obligés de
fortement augmenter la cotisation et ont envisagé un
moment de lever des additionnels régionaux supplémentaires.
Pour notre part, nous optons pour un système fédéral
de solidarité ou plus simplement vers un renforcement
des services existants actuellement à Bruxelles comme
en Wallonie. Ce qu'on se refuse à faire, c'est de courir
après le système flamand : nous savons aujourd’hui
que ce n'est pas le bon système et nous n’allons
pas mettre le doigt dans cet engrenage.
Opladis : Finalement les difficultés que
la Flandre rencontre avec cette initiative prouve par l'absurde
la nécessité de maintenir un système
fédéral de sécurité sociale et
de ne surtout pas envisager sa régionalisation, comme
certains le prônent au nord du pays !
Tout à fait. Actuellement, leur assurance dépendance
s’équilibre peut-être partiellement grâce
aux cotisations des seniors bruxellois, qui cotisent sans
perspective de remboursement endéans les trois ans.
Mais à terme cela ne suffira pas et les difficultés
iront en s’amplifiant. Donc je reste persuadé
que les systèmes de solidarité sont définitivement
les meilleurs à ce niveau-là.