Le Grand Robert donne deux sens au jeunisme. C’est
une attitude de prévention systématique contre
les jeunes. Et, seconde acception, un culte des valeurs
associées à la jeunesse comme la beauté ou
la performance. Marie-Claire Boulet, une de nos lectrices
et par ailleurs auteur*, prend position.
Mère et grand-mère de famille nombreuse, deux fois arrière
grand-mère, je n'ai évidemment pas de prévention systématique
contre les jeunes que je connais de très près depuis plus de
50 ans, jusqu'à la troisième génération.
Ce qui m'exaspère c'est que nous les seniors, qui
n'osons plus nous appeler les "Vieux", sommes poursuivis
pour rester et paraître jeunes. En paraphrasant la
phrase que Molière fait prononcer à son Tartuffe "Couvrez
ce sein que je ne saurais voir", je vois partout "cachez
ces rides que je ne saurais voir", ce qui fait la fortune
des marchands de cosmétique. Or nos rides sont le
reflet de l'expérience et de la sagesse qui ne s'acquièrent
qu'avec le temps.
D'ailleurs le terme "Vieux" banni de notre vocabulaire comme évoquant
une tare ou un malheur, n'est péjoratif que dans notre culture. En Afrique,
appeler quelqu'un "vieux", c'est lui adresser un message de respect
et de reconnaissance de sa valeur. Je le sais par mon frère qui a vécu
presque toute sa vie professionnelle dans ce continent, et par un jeune Congolais,
devenu un ami, qui fait ses études en Belgique et est très étonné de
la manière dont nous voyons le vieillissement. Je suis aussi très
proche d'une amie chinoise, plus du tout jeune elle, qui me parle des sensibilités
et coutumes de son pays d'origine où la considération des vieux
va jusqu'au culte des ancêtres.
Ce serait bien que nous puissions nous dire "vieux" sans en être
gêné, en assumant notre âge et tout ce que la vie nous appris
et que les plus jeunes ne peuvent déjà savoir. Aujourd'hui, chez
nous, le terme n'est utilisé par les adultes prévenants pour
nous désigner, que précédé d'un adjectif possessif.
Quand j'entends ou que je lis "nos" vieux, j'ai toujours envie de
réagir : " Dites donc, je ne vous appartiens pas, que je sache
!".
Il y a une différence fondamentale entre entretenir
sa forme, soigner son apparence, et vouloir à tout
prix, souvent très élevé, paraître
jeune, en gommant autant que possible nos rides mais en niant
dans le même mouvement ce que personne ne peut nous
enlever : ce que la vie nous a appris pendant toutes ces
années que nous avons vécues. C'est ce que
j'ai dit un jour à une jeune collègue qui disait
bien comprendre les seniors.
Je lui reconnaissais cette sensibilité mais
j'ai précisé : "Moi, je sais ce que
c'est d'avoir 30 ans, mais toi tu ne peux pas savoir
ce que c'est d'en avoir 70 ! "