Michel Van Malderen, administrateur délégué de
Pronovem
firme spécialisée dans la protection de la propriété intellectuelle.
« Toutes les innovations dont nous bénéficions
dans notre vie quotidienne sont en grande partie liées
au système des brevets. Brevet signifie monopole ! Monopole
qui est parfois trop long, mais est important, car des industries
naissent, des emplois se créent… »
A Berchem-Sainte-Agathe, en Région bruxelloise, le bâtiment
principal de l’ancien “Hôpital français” vient, à l’issue
d’une longue rénovation, de reprendre du service.
Désormais, il n’aura plus de vocation médicale
: c’est une firme belge spécialisée dans
la protection de la propriété intellectuelle
(brevets, marques, modèles et droits d’auteur)
qui vient de s’y installer.
Son directeur, Michel Van Malderen, dynamique senior de 67
ans prépare
doucement sa passation de pouvoir à sa fille, ingénieur civil,
et à son fils, biologiste. Nous l’avons rencontré à l’occasion
de l’inauguration du nouveau siège de sa société,
pronovem.
Opladis : Monsieur Van
Malderen, nous nous rencontrons aujourd’hui dans des
locaux qui ont une longue histoire puisque nous sommes dans
la partie préservée de l’ancien Hôpital
français. Cette institution hospitalière créée
dans l’entre-deux-guerres avait initialement pour mission
de soigner des ressortissants français atteints de maladies
tropicales. Son architecture était très significative,
puisque le bâtiment central où nous sommes, dédié à l’administration, était
complété d’une série de pavillons
indépendants. Cette conception architecturale en milieu
hospitalier permettait jadis d’isoler les malades et
donc de limiter les risques de contagion.
L’ancien Hôpital français était devenu, une fois désaffecté,
un chancre sur le territoire de Berchem-Sainte-Agathe. La SDRB a finalement programmé sa
réhabilitation et confié sa rénovation à un promoteur
immobilier. Aujourd’hui, votre société y a établi
son siège social.
pronovem développe un métier très pointu et assure des services
quelque peu particuliers, puisque vous assistez nombre d’entreprises, ainsi
que des particuliers aux talents d’inventeurs, dans la protection de leur
savoir, par le biais de brevets, de marques, de modèles et de droits d’auteur.
Expliquez-nous en quoi tout cela consiste réellement, s’il vous
plaît.
Nous sommes effectivement des spécialistes dans
ce que l’on appelle la propriété intellectuelle. La propriété intellectuelle
couvre les brevets d’invention, qui sont censés assurer la protection
des inventeurs, que ce soient des concepteurs isolés ou de grosses entreprises,
contre d’éventuelles contrefaçons et copies qui pourraient être
faites de leurs produits.
Dans le même secteur de la propriété intellectuelle où nous
agissons, il y a également celui des marques, tantôt des marques
de produits, tantôt des noms d’entreprises tels que Dupont de Nemour,
qui sont protégés par des dépôts de marques. Par
exemple, pronovem, notre nouveau logo de société qui remplace
désormais « Office Van Malderen », est également
une marque et un nom de domaine protégés.
En plus des activités des brevets et des dépôts de marques,
essentiels dans notre profession, existe un secteur qui se développe
actuellement de manière importante, à savoir la protection du
design des produits, plus exactement la protection de l’aspect extérieur
du produit. Il y a à cet égard des dispositions légales
pour le Benelux, à l’instar de la loi sur les marques, qui protègent
les dessins et modèles.
Opladis : Ce qui est tout de même très difficile. Regardons les
voitures, par exemple. Sans que l’un ait vraiment copié sur l’autre,
il suffit pourtant qu’une marque sorte un concept, pour que, quelques
mois plus tard, ce concept se retrouve…
Multiplié… Oui effectivement, il y a un
phénomène de mode. C’est la jurisprudence qui a décidé des
limites de ce qui était une copie permise et de ce qui était
une contrefaçon. La jurisprudence est assez souple : elle admet qu’il
y ait des tendances de modes et que tout le monde soit un peu inspiré en
même temps par un peu les mêmes choses. La copie, quand elle n’est
pas servile, est permise pour autant toutefois que le petit plus remarquable
introduit par le concepteur initial ne soit pas reproduit, créant dès
lors une confusion dans l’esprit du public. Opladis : Pour éclairer nos lecteurs, prenons deux véhicules
bien connus : le KANGOO de Renault d’une part, le BERLINGO de Citroën
et son cousin PARTNER de Peugeot : à partir de quel moment Citroën
aurait-il pu être accusé par Renault de copier le KANGOO ou Renault
suspecté de plagiat par PSA ?
Soulignons d’abord qu’il existe un consensus
entre les producteurs de voitures, et en particulier entre les constructeurs
automobiles français. Je ne dis pas un accord, parce que ça ne
serait pas toléré par la Commission européenne : certains
accords, certaines lois anti-trust existent et elles doivent être respectées.
Simplement, ces constructeurs veulent éviter des procès inutiles
d’autant que, dans ce domaine, les industriels sont presque honorés
lorsqu’on s’inspire de leurs modèles pour créer,
après eux, une certaine ligne de produits.
Ce qui intéresse beaucoup plus les constructeurs automobiles dans la
protection que pourrait conférer la loi sur les dessins et modèles,
c’est la protection des pièces de rechange. Hélas pour
eux, la Commission européenne ne les suit pas. Malgré leurs efforts,
jusqu'à présent infructueux, la loi sur les dessins et modèles
ou une autre disposition n’empêche pas les pièces de contrefaçon.
C’est un chiffre d’affaires énorme qui en cause, par exemple
pour le remplacement des plaquettes de frein : il est évident qu’il
y a là une concurrence probablement peu loyale de la part de producteurs
pirates implantés généralement dans les pays asiatiques.
Opladis : Justement, on parle beaucoup, ces derniers
temps, de la Chine, dont on sait que la conception du Copyright n’est pas du tout la même
que la nôtre, bien loin de là.
Me promenant sur Internet, j’ai découvert des offres d’industriels
chinois proposant de petits véhicules utilitaires, lesquels avaient
des allures de clones de véhicules nippons, hormis les prix proposés.
Or, on sait qu’au prochain salon de l’automobile en janvier 2006,
il y aura des marques chinoises présentes, dont la production pourrait
tenir de la contrefaçon ou presque.
Attendu que
nous disposons d’une bonne protection
en Europe, lorsque de tels produits apparaîtront ici, on pourra empêcher
leur importation s’il s’agit réellement de contrefaçons.
L’autre question qui se pose, c’est de savoir si, sur le marché chinois,
il est possible de déposer un brevet pour une technologie ou d’obtenir
une protection par marque. Effectivement cette possibilité existe officiellement,
mais tout le monde admet qu’au stade actuel, la répression ne
fonctionne pas dans tous les pays asiatiques, c’est-à-dire qu’en
fonction des protections, de la politique locale ou d’un tas d’autres
facteurs, certains producteurs de contrefaçons ne craignent pas grand-chose.
Je me souviens avoir participé, en Chine, à un congrès
de spécialistes en licences : nous avions avec nous le représentant
de Coca--Cola. Il s’est adressé au directeur de l’office
chinois des brevets, lors d’une conférence de celui-ci, pour lui
reprocher la faiblesse de la répression des contrefaçons, citant
l’exemple d’un contrefacteur condamné à une amende
de 5.000 Yangs, soit 25.000 BEF à l’époque. Cette dénonciation
d’une répression insuffisante de la contrefaçon, formulée
de manière très américaine et donc peu diplomatique de
notre point de vue, avait été très mal accueillie par
nos hôtes chinois, mais le problème est effectif.
Dans nombre de pays à économie émergeante, il n’y
a pas encore une protection réelle de la propriété intellectuelle
assurée par une législation locale efficace. Mais les choses évoluent
progressivement, notamment grâce aux accords baptisés TRIPS, à l’initiative
des Etats-Unis, et qui poussent les pays concernés à changer
leur législation et à adopter des dispositions répressives
de la contrefaçon.
Au niveau pharmaceutique par exemple, des pays comme l’Inde pouvaient
précédemment copier licitement les médicaments, puis les
exporter tout aussi licitement dans d’autres pays dont la législation
présentait les mêmes faiblesses. Aujourd’hui, par le biais
des accords TRIPS, on ne trouve plus, dans les catalogues de produits pharmaceutiques,
ces contrefaçons illicites qui cassaient le marché précédemment.
Opladis : Pour conclure avec la Chine, il est
malgré tout évident
qu’avec un marché intérieur d’un milliard trois cent
millions de consommateurs soucieux d’améliorer leur niveau de
vie et de consommer à la mode nipponne, américaine ou européenne,
on se soucie peu de l’exportation d’un produit qui serait le clone
illicite de ce qu’un autre aurait mis au point.
Oui, mais je vous ferai remarquer que les Japonais, qu’on a accusés de copier dans l’après-guerre, sont
aujourd’hui les plus grandes victimes des copies, ce dont ils sont très
préoccupés. Je crois que, pendant un certain temps effectivement,
il y a une phase de développement, mais on court le risque, lorsqu’on
est réputé copieur, d’acquérir d’abord une
mauvaise image de marque, ce qui est gênant dans le commerce. Mais surtout,
on court le risque qu’on vous ferme les marchés. Le phénomène
est très complexe et l’organisation mondiale du commerce tente
de gérer tout ça.
Opladis : Donc, à terme, on va arriver, selon vous, à une régularisation
de ce genre de phénomènes ?
Je pense que
oui, que c’est en bonne voie. On
arrivera probablement au même niveau de protection partout, et je crois
que c’est une bonne chose parce que, si l’on permet les copies,
on ne paye pas convenablement les inventeurs, les découvreurs de nouvelles
molécules, etc. Et si on veut diminuer les prix en Europe, qui servent à subventionner
cette recherche, il faudrait aussi qu’il n’y ait plus de détournement
de la matière grise des pays occidentaux par d’autres pays. La
régulation est profitable à tous, sauf aux contrefacteurs, aux
fraudeurs.
Opladis : Il y a eu toutefois des situations
de crise où des pays comme
le Brésil ou l’Afrique du Sud ont officiellement décidé de
produire sans licence les médicaments nécessaires à endiguer
le SIDA, par exemple, parce que les sociétés pharmaceutiques,
américaines pour l’essentiel, refusaient de diminuer leurs exigences
financières. Nelson Mandela n’avait rien d’un fraudeur en
agissant de la sorte : il y allait de milliers de vies.
Non, certainement pas un fraudeur. C’est tout à fait
compréhensible, et d’ailleurs les gros producteurs l’ont
compris. Mais la vigilance est de mise : on a vu des médicaments destinés à l’aide
humanitaire être détournés pour être vendus sur le
marché suisse ou britannique. Il ne faut pas que ces produits prétendument
destinés à l’Afrique du Sud, n’atteignent pas les
malades sud-africains et servent à enrichir certains magouilleurs.
Opladis : On a tendance à vouloir breveter tout et n’importe
quoi, y compris ce que la nature a inventé elle-même…
Ca, c’est un peu différent, c’est
mal compris. Ce sont souvent les extraits d’une plante dont les chercheurs
ont décelé les propriétés qui font l’objet
de brevets, pas la plante elle-même. Mais c’est effectivement problématique.
Voici une anecdote qui invite à la vigilance face aux abus en matière
de brevet : nous avons été convoqués par un centre de
recherches en agronomie, à propos d’un brevet déposé par
une importante firme française et relatif à un produit destiné au
traitement des rizières.
Ce brevet couvrait de nombreux pays d’Afrique francophone et la multinationale
française menaçait les producteurs de représailles, de
poursuites judiciaires s’ils n’achetaient pas leur insecticide
en question. Le centre de recherches doutait de la validité de ce brevet
et souhaitait notre avis. Mon fils, qui est biologiste, s’est donc rendu
sur place, en Afrique et a rapidement pu établir, qu’aux termes
de la législation française, les produits de fabrication locale
qu’utilisaient les paysans n’étaient nullement des contrefaçons
du brevet de la multinationale en cause. Finalement, celle-ci a été déboutée
par le tribunal et même condamnée à des dommages et intérêts
qui couvraient très largement notre consultation et les prestations
d’un brillant avocat togolais, ancien premier ministre de son pays.
Opladis : Laissons, si vous le voulez bien, tous
ces brevets et parlons un petit peu de vous. Vous avez 67 ans…
Oui, exact…
Opladis : Et êtes toujours à la tête du navire, mais assisté dorénavant
par des seconds qui tiennent ferme le gouvernail, à savoir votre fille
et votre fils. Cela fait déjà assez longtemps que vous travaillez
dans le domaine des brevets et votre société est d’ailleurs
nettement plus ancienne que votre propre activité à sa tête.
Oui effectivement. Je suis le quatrième propriétaire
de l’entreprise. Notre maison n’a connu que quatre propriétaires
en plus de 125 ans d’existence. Le bureau de brevets a été fondé en
1878 par un dénommé Lagesse, puis est devenu ultérieurement
le Bureau Lagesse–Saval. Il comptait notamment comme client Monsieur
Moser, fabricant d’armes bien connu, mais aussi l’Américain
Thomas Edison, qui avait à l’époque déposé un
brevet pour des perfectionnements aux lampes électriques.
Parallèlement à cette acquisition, j’ai pu racheter la
clientèle existante d’un cabinet bruxellois appartenant à l’ingénieur
Charles Puget : ainsi disposais-je effectivement de ce qu’on appelle,
dans le métier, un portefeuille. Il convient de savoir qu’un brevet
industriel a une durée de 20 ans, mais qu’il faut payer tous les
ans des taxes de maintien (annuités) : nous avons ainsi le plaisir de
reprendre contact annuellement avec nos clients pour leurs demander s’ils
veulent renouveler leurs brevets. Pour les marques, nous n’interrogeons
notre clientèle que tous les dix ou vingt ans quant à leur souci
de les renouveler.
Donc, en reprenant un portefeuille conséquent, on peut démarrer
utilement dans le métier. J’étais seul au début.
Ultérieurement, ma fille et mon fils, qui sont respectivement ingénieur
civil et licencié en biologie, m’ont rejoint après avoir
suivi les formations complémentaires nécessaires, notamment à Strasbourg,
seule université francophone qui propose les post-graduats en propriété industrielle.
Nous avons recruté, au fil du temps, un certain nombre d’ingénieurs,
nous avons aussi pu trouver des collaborateurs ayant travaillé dans
l’industrie pharmaceutique en Belgique. La plupart de nos collaborateurs
nous ont rejoints non pas à la sortie de l’université,
mais avec déjà une carrière industrielle derrière
eux. De telles expériences professionnelles nous sont fort utiles, car
nos gens connaissent le monde industriel et le comprennent. Le dialogue n’en
est que plus aisé pour expliquer à nos interlocuteurs en quoi
tel procédé nouveau dans leur entreprise constitue une invention
brevetable et quel est le parcours à suivre. Opladis : Comment en arrive-t-on à déterminer qu’un procédé est
innovant et mérite brevet ?
Nous devons nous en
assurer, via des banques de données,
d’où l’importance de notre équipement informatique,
parce que nous avons accès à des banques de données spécifiques à travers
le monde. Vous-même avez d’ailleurs accès à certaines
banques de données publiques, via Internet. Nous avons accès,
en tant que professionnels, à des banques de données très
spécifiques. Dans certains cas même, nous ne nous estimons pas
assez qualifiés pour mener nous-mêmes ces recherches. Une parfaite
connaissance des outillages informatiques, des moteurs de recherche, des systèmes
adoptés pour classifier les données antérieures est nécessaire
pour poser la bonne question et obtenir l’information décisive
selon laquelle il y a de bonnes chances de brevetabilité.
Opladis : Pas
de certitude absolue ? Seulement de bonnes chances ?
Oui, de bonnes chances et jamais de certitude absolue, parce qu’il faut tenir compte des aléas d’une recherche
qui n’aurait pas été bien conduite ou d’un document
recherché qui lui-même n’a pas reçu les bons mots-clés
permettant de le retrouver. Nonobstant la qualité du travail de recherche,
certains documents sont très difficiles à retrouver par le biais
des moteurs de recherche…
Donc nous fournissons à l’inventeur cette première prestation
de services pour un coût s’échelonnant entre 250 et 500 €.
Il sait alors s’il a été précédé par
d’autres ou si de fortes probabilités de pouvoir breveter son
invention existent réellement. Opladis : Imaginons qu’au fond de mon garage je réussisse à faire
tourner le moteur de ma voiture avec du simple jus d’orange, moyennant
une astuce technique de mon invention. Je décide de venir vous voir.
Que faudra-t-il faire pour que je puisse, à terme, fabriquer moi-même
mon invention ou en vendre le brevet à un industriel ?
J’aurais des doutes sur le fait que vous disposiez
du nombre de calories et de la quantité d’énergie suffisante
dans le jus d’orange. Mais, dans l’éventualité où la
chose serait possible, je vous dirais de toute façon « soyons
prudent ! » Opladis : Mon exemple aurait été plus réaliste avec du
Colza, mais ce procédé-là est déjà breveté et
même en voie de commercialisation. Optons plutôt pour la célèbre
huile de perlimpinpin, encore inusitée dans l’industrie automobile.
…L’huile de perlimpinpin ? Je vous conseillerai
quand même de vérifier, parce qu’il se pourrait que des
gens aient essayé avant vous et qu’il y ait malgré tout
un brevet sur le sujet.
Je vous conseillerai cette procédure de recherche dans les banques de
données. En supposant que nos investigations soient négatives,
je ne puis vous garantir à 100 % que votre invention est brevetable,
mais que nous sommes dans le bon.
Toutefois, je vous mettrai en garde aussi sur la faisabilité économique
du projet : il est primordial que notre huile de perlimpinpin soit moins chère
que l’essence ou le gasoil hors taxe. Trop de gens oublient que ce sont
les droits d’accises qui rendent les carburants chers. J’ai vécu
le cas d’un moteur fonctionnant à l’eau, présenté dans
un salon des inventeurs, dissimulé dans une boîte noire. Je suis
chimiste et j’ai immédiatement défié l’inventeur
: « je peux vous dire ce qu’il y a dans votre boîte noire
!» L’intéressé m’a regardé en me répondant
: « essayez toujours ! ». Ma réplique fut immédiate
: « Vous utilisez du carbure. Les anciennes lampes à carbure produisaient
une flamme, c’est bien connu, on s’en servait pour les vélos
etc. ; les lampes à carbures sont encore utilisées. Vous utilisez
du carbure et vous laissez tomber de l’eau dessus et produisez ainsi
un gaz qui est de l’acide éthylène… »
Or, l’acide éthylène ainsi produit pouvait faire tourner
un moteur. L’inventeur était stupéfait de ma perspicacité.
Vieux truc de chimiste, le carbure dégage une odeur d’ail… c’est
le principe de la lampe à carbure : vous laissez tomber de l’eau
dessus et il se forme de l’acide éthylène : ça brûle
ou ça fait tourner un moteur !
Mais j’ai aussi précisé à l’inventeur que
son moteur n’était pas rentable, attendu que le carbure de calcium
est produit moyennant un arc électrique, ce qui nécessite de
recourir à un moteur pour produire de l’électricité avec
des rendements de l’ordre de 50%, car un carbure de calcium est assez
cher à produire nonobstant le coût réduit des matières
premières (le carbone et le calcium) du fait qu’il a fallu du
pétrole pour alimenter l’usine électrique nécessaire à sa
fabrication. Donc, ce moteur à eau était une réalité technique,
mais ne méritait pas un brevet dès lors qu’il n’offrait
pas la rentabilité voulue.
Par contre, si votre projet est réaliste car économiquement rentable,
nous allons vous rédiger un brevet selon les normes, très sévères,
de l’Office européen des Brevets. Ce brevet devra être d’une
grande précision car les jurisprudences sont de plus en plus contraignantes.
Pas question, par exemple, d’accroître la portée du brevet
en cours de délivrance.
Opladis : C’est là que la patte du juriste intervient en plus
de celle de l’ingénieur ?
Exactement ! Il
faut connaître cette jurisprudence.
La formation pour obtenir le titre de mandataire européen, ça
n’est que de la formation juridique : on leur pose des questions techniques
qu’ils doivent résoudre de manière juridique. C’est
effectivement suivre cette jurisprudence, essayer de l’anticiper, être
certain d’avoir bien compris l’inventeur, et donc avoir une connaissance
technique.
Ensuite, nous pourrons défendre la demande de brevet devant un examinateur
de l’Office européen des Brevets, à La Haye, Munich ou
encore Berlin, selon les cas.
Opladis : Les délais d’obtention d’un brevet sont très
longs, paraît-il ? Et cela coûte !
Quand le
brevet est délivré, il y a encore
des taxes à payer. C’est peut-être l’intérêt
du système : à l’Office européen des Brevets, ça
dure longtemps avant qu’un brevet soit délivré et les frais
vont en s’accroissant. Plus vous approchez de la protection, que vous
sentez que tout va bien, plus vous avez des frais à exposer : une taxe
dite de délivrance et d’impression, les taxes de désignation
des pays, etc. Et puis, un beau jour, un brevet européen vous est délivré,
valable pour l’ensemble des pays de l’Union européenne,
mais d’autres aussi comme la Suisse ou le Lichtenstein. Dès lors,
fort de votre brevet, vous pouvez désormais attaquer les contrefacteurs.
Je vous souhaite qu’il n’y en ait pas parce que ça coûte
en plus cher en procédures judiciaires. La plupart des gens ne contrefont évidemment
pas pour le plaisir : si on vous copie, c’est le plus bel hommage que
l’on puisse vous faire, mais surtout, c’est parce que il y a de
l’argent derrière votre brevet ! Sinon on ne vous copierait pas.
L’obtention de votre brevet, c’est aussi l’ouverture d’une
période d’opposition de 9 mois : tout tiers peut écrire à l’Office
européen des Brevets et contester la validité de votre brevet,
moyennant documents probants ou arguments permettant d’étayer
cette contestation. Il y a alors une longue procédure d’arbitrage,
avec audition des parties.
Quant au coût… Emmener un brevet jusqu’à la délivrance,
c’est un budget de quelque 25.000 €. Plus encore, si des procédures
d’opposition sont engagées. Et il y a aussi l’obligation,
après délivrance, de traduire le brevet dans toutes les langues
officielles des Etats membres de la Communauté européenne. Il
faudra, par exemple, traduire votre brevet en estonien, parallèlement à la
traduction en finnois, alors que les langues sont très proches et qu’il
y a un million d’habitants en Estonie !
Ce qu’un bureau de conseil comme le nôtre réalise concrètement,
c’est assister l’inventeur dans toutes ces procédures inspirées
des pratiques juridiques. C’est l’application à la technique
des systèmes juridiques.
Opladis : Cette tradition de brevets, validés et arbitrés par
l’autorité publique, à savoir les Etats nationaux hier,
des organismes supranationaux aujourd’hui, date du milieu du 19e siècle,
soit à peu près à la même époque où Victor
Hugo, Alexandre Dumas et leurs amis mènent bataille pour la reconnaissance
des droits d’auteurs en littérature.
Oui
c’est à peu près au même
moment… Les droits d’auteur, c’est un peu plus tôt.
Mais effectivement, c’est la moitié du 19e siècle. La première
loi belge date de 1854, donc antérieurement à l’apparition
de Monsieur Victor Hamal, dont nous avons racheté le cabinet. Pour les
brevets, c’est la révolution industrielle qui a donné l’impulsion à la
promulgation d’une loi protégeant les innovations.
Opladis : Toutefois,
on dénombre déjà dans les siècles
précédents des pratiques commerciales de confidentialité,
de secrets, notamment à Venise.
Effectivement.
A cette époque-là, l’idée était
la suivante : on voulait faire venir des gens qui détenaient des secrets
et en échange de la divulgation du secret, on leur accordait des privilèges
commerciaux, un monopole sur leurs activités. Il y a toujours une question
de secret. Le principe du brevet, c’est de rendre public le secret, en échange
d’un monopole d’utilisation pendant vingt ans. Une fois un procédé rendu
public par le biais du brevet, on peut poursuivre la recherche.
On a, par exemple, découvert un remède, l’AZT je crois,
contre sur le SIDA, mais il a des effets secondaires. Par la publicité que
le brevet assure à la découverte tout en protégeant son
inventeur, les scientifiques ont pu poursuivre leurs recherches et on est arrivé à la
trithérapie. A défaut de brevet, l’inventeur aurait tu
son secret et la recherche sur le SIDA en aurait été ralentie.
C’est donc, en plus élaboré, le même système
que, dans la Venise des Doges pour la fabrication du verre coloré :
la garantie d’un monopole d’exploitation en échange de la
divulgation d’un secret.
Opladis : Un progrès finalement, par rapport à ce qu’il
se passait dans la Chine ancienne, quand les Empereurs favorisaient l’exportation
de la soie, mais cachaient jalousement son secret de fabrication.
Exactement, jusqu’au jour ou quelqu’un
a compris ce qui se passait et a exporté des vers à soie ;
et c’en était fini du secret et du monopole.
Une invention, même brevetée et donc protégée, ça
fait progresser la technique de toute façon.
C’est effectivement la réalité. Toutes les innovations
dont nous bénéficions dans notre vie quotidienne sont en grande
partie liées au système des brevets. Brevet signifie monopole
! Monopole qui est parfois trop long, mais est important car des industries
naissent, des emplois se créent…
Opladis : Ce n’est donc pas une démarche visant à protéger
jalousement un secret, mais à mettre en place un mécanisme permettant
de l’utiliser au profit de l’humanité, tout en rémunérant à juste
mesure le travail intellectuel de celui qui a fourni l’effort de le mettre
au point…
Vous avez utilisé deux mots, c’est « rémunéré » et « à juste
mesure ». Je vous ferai remarquer qu’actuellement, la tendance
des autorités publiques est de subventionner à tout prix et de
se mêler de tout. Le brevet, c’est plutôt un système
issu d’une époque libérale.
On peut en penser ce que l’on veut, on peut souligner certains abus,
mais le système des brevets a un mérite majeur : l’inventeur
est rémunéré sans que ça coûte à l’Etat
et il l’est à son « juste prix », c’est-à-dire
que, si l’invention est formidable, ça va rapporter gros à son
inventeur. Par contre, si c’est un objet de peu d’intérêt,
pour lequel il n’y a pas de marché, ça ne rapportera pas
grand-chose. Pour chaque brevet, ça ne coûte rien à l’Etat, à la
collectivité et l’inventeur sera justement rémunéré.
Opladis : Je vous remercie pour cette conclusion,
Monsieur Van Malderen. Bonne continuation dans votre travail de conseiller
aux côtés de nos
entreprises innovantes et de nos inventeurs de tous poils.
Interview
réalisée le 23 juin 2005 par Luc
Verton (Memogrames) pour compte d’Opladis