Dans son essai «A propos de relations extraconjugales»,
Marie-Claire Boulet explore l’infidélité et
les liens hors mariage. Avec beaucoup de tact, elle invite à la
réflexion plutôt qu’aux réactions
extrêmes. Interview d’une femme qui a rencontré et
parlé avec des dizaines de couples…
Opladis : Marie-Claire Boulet,
qu’est-ce
que la fidélité et
quand peut-on parler de relations extraconjugales ?
La plupart d’entre nous pensent en fonction d’un
seul critère : pour eux, la fidélité,
c’est de s’abstenir de relations extraconjugales,
toujours synonymes de fautes d’ordre sexuel ou affectif.
Je suis bien incapable d’indiquer les normes standard
de la fidélité et encore moins d’établir
les critères selon lesquels les relations extraconjugales
seraient ou non compatibles avec la vie de couple. Mais je
crois à l’engagement sans retour avec un partenaire
privilégié.
Opladis : C’est beau, mais n’est-ce
pas un tantinet utopique ?
Je vous répondrais par une autre question : un engagement
ne suppose-t-il pas une fidélité exigeante
faite d’écoute, de partage ? Attention, pour
moi, cette sorte de solidarité peut inclure des relations
extraconjugales dans des limites acceptées. Quand
ces limites sont dépassées par un des deux
partenaires, ce n’est pas nécessairement une
plus grande faute que toutes les failles, distractions, passages à vide,
faiblesses que connaissent ensemble ou tour à tour
les deux conjoints. Opladis : Pourtant l’infidélité,
même passagère, est très mal perçue
!
Je suis atterrée de voir combien de couples parfaitement
viables se défont pour une infidélité qui
aurait pu être évitée ou assumée.
C’est toujours la souffrance, le drame, peut-être
la rupture, au mieux un pardon souvent mal donné et
mal reçu. Opladis : Mais entre cet état extrême
et les multiples rencontres sans suite de la vie, il y a
de la marge…
Parfaitement, mais la merveilleuse richesse d’un couple
ne se vit pas sans risques. Toute relation avec un tiers
non plus. Cela peut à un moment donné menacer
la relation conjugale et déboucher sur l’infidélité.
C’est aussi simple que ça. En revanche, la vie
de couple, elle, n’est pas simple. Pensez par exemple à la
jalousie ou encore à l’instinct de possession
de certains… ou ceux et celles qui sont écrasés
par une morale de l’interdit qui les maintient à coups
de tabous dans un sentiment de culpabilité qui induit
angoisse et mensonge, refoulement et aveuglement, jugement
et condamnation.
Opladis : Chaque couple n’est-il pas un jour ou l’autre
confronté à l’infidélité ?
Bien sûr que si, que ce soit comme auteur ou comme «victime.» Tout
aussi claire est la faillite des jugements, des explications
et des analyses pour prévenir l’infidélité ou
y faire face.
Opladis : Comment l’infidélité naît-elle
?
Je suis persuadée que d’une part, l’infidèle
le plus souvent ne va pas chercher ailleurs ce qui manque
dans son couple mais que tout simplement il trouve ailleurs
autre chose et que d’autre part, il lui manque toujours
quelque chose ou plus exactement que ses aspirations relationnelles
sont à peu près illimitées.
Il faut
regarder les choses en face : l’émotion qui
surgit d’un attrait extérieur donne à celui
ou celle qui en est la proie l’impression de vivre
plus intensément. Et peu importe la qualité de
cet attrait, passager ou susceptible de durer, narcissique
ou altruiste, superficiel ou profond, désir ou possibilité de
communion, ou encore amour authentique, toujours il est source
de chaleur et de richesse pour celui qui l’éprouve.
Souvent aussi un homme ou une femme, avant d’être
infidèle, s’engage dans une relation qui serait épanouissante
si elle ne risquait pas de prendre la place réservée
au choix fondamental.
Opladis : D’accord, mais l’on peut aussi éprouver
des sentiments d’amitié sans basculer dans le
sexe !
Ça, c’est un peu la tarte à la crème.
C’est vrai que seul le sentiment qui peut être
appelé amitié est admis comme non menaçant
dans une relation extraconjugale. Mais où commence
et où finit l’amitié ? Quand devient-elle
dangereuse pour le couple ? A quel signe constate-t-on que
l’amitié devient désir, amour, passion
? Qui en jugera ? Les intéressés ? Leur conjoint
? Opladis : Vous posez des questions au lieu
d’y
répondre ?
En effet, car si je vois beaucoup d’aspects au problème,
je n’en possède évidemment pas les réponses
ni les solutions. Je vais néanmoins essayer d’être
plus concrète. Une femme me disait : «Mon mari
a eu plusieurs aventures sans lendemain, je n’y ai
pas attaché beaucoup d’importance, mais maintenant,
il est amoureux et cela, je ne le supporte pas.» Et
une autre : «Mon mari est amoureux mais jusqu’ici
je ne crois pas qu’il m’ait trompée. Si
cela arrive, je demande le divorce.» Vous le voyez,
la jalousie considérée comme normale, saine
ou inévitable dans toute société, induit
de bien terribles réactions en pareilles circonstances.
On peut comprendre la peur et le silence de celui qui découvre
un autre attrait en face d’un tel tableau, d’autant
plus facile à imaginer qu’il aurait eu les mêmes
réactions avant que ne lui arrive cette étrange
aventure. Les cas sont très divers, il faut surtout éviter
les généralisations. Opladis : Dans quel état psychologique vit
l’homme ou la femme infidèle ?
Je vais dire une banalité pour commencer : il (ou
elle) est partagé(e) entre deux amours, deux feux.
S’il résiste à la tentation, le conjoint
aura vécu son trouble tout seul sans aucun secours.
S’il succombe, il n’a pas d’autre choix
que de mentir et de tromper. Le voilà pris dans un
engrenage qu’il n’a certes pas voulu, dans une
escalade de fourberies dont il ne peut plus sortir. Parfois
il est tellement dégoûté de lui-même
qu’il laisse traîner des preuves de son infidélité pour
se faire découvrir.
Opladis : Avec, tout de même,
la peur au ventre !
On peut la comprendre, cette peur, surtout quand on connaît
les réactions habituelles des époux «trompés.» Paradoxalement,
ils sont au moins autant bouleversés par la tromperie
que par l’existence d’un autre amour. Tout ce
que l’infidèle voulait éviter par son
silence arrive, démesurément grossi par l’accumulation
des mensonges. «Comment as-tu pu me mentir à ce
point ?» «Je n’aurai plus jamais confiance
en toi.» Désespoir, pleurs et cris, désir
de vengeance, dépression, mises en demeure aberrantes
: «Je te donne trois jours pour choisir : c’est
l’autre ou moi», démarches inconsidérées
: «Je vais voir de ce pas un avocat pour demander
le divorce.», tout cela est assez répandu. Opladis : De quelle image de la foi conjugale vivent donc tous ces
bons conjoints ?
Ils ont sans doute cru combler toutes les aspirations de
leur partenaire et être les seuls capables de susciter
son émotion. Ils se sont imaginé que l’éclat
de l’amour allait à jamais rendre leur conjoint
aveugle, sourd et insensible à toute autre personne
; comme si eux-mêmes possédaient la réponse à tous
les besoins. Ils se sont endormis dans la satisfaction de
posséder un être dans son corps, son esprit
et son cœur. Ils ont fait dépendre leur sécurité et
leur valeur de cette possession.
Opladis : D’où une très
forte douleur quand on tombe de haut !
Le partenaire pour lequel ils croyaient être tout a
osé regarder ailleurs, a écouté une
autre voix, a été tenté par une autre
communion. Dans cette conception du couple, ils ne peuvent
considérer l’infidèle que comme un coupable,
rien qu’un coupable, un parjure, un renégat.
Ils se sentent trahis, dépossédés, dévalorisés,
ils perdent la foi en l’amour, en l’autre et
en eux-mêmes. Ils se posent avec angoisse une question
dénuée de sens : «Mais qu’est-ce
que cette personne a de plus que moi ?» Question dénuée
de sens car elle n’a rien de plus ni de mieux, c’est
quelqu’un d’autre, un point c’est tout.
Opladis : Et puis, il y a cette
trop célèbre
image du cocu !
On entre alors et pour toujours dans la cohorte pitoyable
et ridicule des époux trompés. «Tout
s’est écroulé.» Plus tard, même
si l’orage n’a pas fait de dégâts
irréparables, ils gardent au cœur une blessure
mal cicatrisée, une douleur toujours prête à se
réveiller, un sentiment diffus d’insécurité,
peut-être un désir de vengeance… parce
qu’ils n’ont rien compris et ne comprendront
que le jour où eux-mêmes seront pris dans une
tourmente. Ce qui n’est même pas sûr, car
celui qui noue une relation extraconjugale porte sur son
propre vécu un regard différent de celui qu’il
porte sur le vécu de son conjoint dans les mêmes
circonstances. Bizarrement il pense et il dit : «Moi,
ce n’est pas pareil», et il se trouve une quantité de
justifications. C’est assez dire combien la lucidité est
malmenée dans cette situation et quel effort de réflexion
et d’honnêteté est nécessaire pour
y voir clair. Opladis : Il n’empêche que le conjoint
trompé à ce gros désavantage de ne pas être
le dernier amour, le plus neuf, le plus récent, le
plus fort !
C’est vrai que l’intensité des sentiments
prédomine chez le conjoint qui est allé voir
ailleurs si l’herbe n’y était pas plus
verte. Il éprouve en vérité des sentiments
intenses quoique différents et pour son conjoint et
pour quelqu’un d’autre, mais la société lui
dit que ce n’est pas possible. Ecartelé, déchiré,
le voilà obligé de décider où se
trouve le véritable amour, au risque de prendre pour
critère la plus grande émotion. Et comme la
plus grande émotion se trouve souvent être la « nouvelle » émotion…